La Terre éphémère – entretien avec le réalisateur George Ovashvili

A travers la relation entre ce vieil homme et sa petite-fille on retrouve aussi l’histoire d’une Terre et d’un pays…

L’idée c’était de faire un film sur la vie humaine en général. Il a fallu recréer cette petite île au milieu d’une rivière. C’est vrai que tous les villageois attendent ce moment particulier de l’année pour aller travailler la terre sur ces îlots éphémères, le maïs étant la denrée principale de cette région. Il y a l’idée d’une transmission à travers ces «terres éphémères», les villageois reprennent tour à tour les terres. D’ailleurs on ne pouvait pas tourner notre film sur une de ces îles car ce serait en priver un villageois.

Donc vous avez du reconstruire une partie de la nature pour votre film ?

Oui. Ça m’a pris deux ans pour trouver le bon lieu, j’ai été voir tous les fleuves, lacs et rivières de Géorgie. Etant donné qu’on ne pouvait pas tourner sur ces îles pendant plusieurs saisons, j’en suis venu à la conclusion qu’il fallait que je crée ma propre île. Le grand défi c’était de trouver quelqu’un qui pouvait construire une île artificielle, c’était très long, personne ne voulait s’engager dans cette périlleuse entreprise. Un jour un petit homme est venu et il m’a dit qu’il était capable de me construire cette île car il était maçon et que ça ne devait pas être plus compliqué que de construire une maison. Je n’avais pas d’autre choix que de lui faire confiance. Au bout de 5 semaines, le pari était tenu et nous avions l’île.

Le contexte politique tourmenté en Géorgie constitue la toile de fond de votre film, vous nous faites un topo?

Tout d’abord le thème du conflit c’est quelque chose de général pour moi dans ce film. Ensuite pour cadrer le film on s’est appuyé sur le conflit ethnique entre Géorgien et Abkhaze. Depuis 2008, l’Abkhazie fait partie de la Géorgie, il y aussi une guerre entre la Russie et la Géorgie, les russes envahissent le pays. Depuis ce conflit, l’Abkhazie est contrôlée par les troupes russes et il y a un processus qui vise à intégrer l’Abkhazie à la Russie. C’est ce triple conflit ethnique qui compose le décor politique du film.

Pourquoi aussi peu de dialogue dans La Terre Ephémère?

Dans le scénario il y avait beaucoup plus de dialogues. Mais je me suis rendu compte qu’ils n’étaient pas nécessaires pour comprendre ce qui se passait. Le grand-père et la jeune fille ont leur propre langue, ils se disent des choses sans avoir besoin de parler. Ils ont aussi leur propre dialogue intérieur. Pour ce genre de rapports, il n’y a pas besoin de mots. Lorsque le soldat géorgien arrive sur l’île, il ne comprend par leur langue, donc de toute manière il ne peut pas communiquer. C’est comme ça que j’ai commencé à construire leur relation, avec juste les mots nécessaires.

De plus pour moi le cinéma c’est d’abord un art visuel. Le cinéma c’est le langage que tout le monde peut comprendre, peu importe d’où l’on vient et quelle langue on parle.

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Le mouvement de la caméra est étonnant, qu’est-ce qu’il évoque ? 

Comme je vous l’ai dit, les personnages ont leur propre langage, mais il y a un autre personnage, qui est la nature. Durant la préparation du tournage j’ai pensé à comment je pouvais rendre ce langage de la nature. Elle a son propre rythme intérieur, c’est donc pour ça que j’ai choisi de montrer le rythme de la nature par les mouvements de la caméra. C’est ma manière de montrer le langage de la nature et le rythme intérieur de son existence.

Que représente la jeune fille?

La jeune fille est un moment de son existence où une nouvelle vie arrive. Le vieil homme a déjà construit son monde et les règles qui vont avec, or il a seulement sa petite-fille et il veut lui transmettre ce monde qu’il a créé. Elle reste avec lui car elle doit être avec lui, mais son désir à elle est d’aller au-delà des règles du vieil homme. En fait cette jeune fille est un peu comme Eve, elle a le paradis mais elle a besoin de quelque chose d’autre, c’est pour ça qu’elle doit tout détruire autour d’elle.

Quelles ont été vos références?

Un des films qui m’a profondément inspiré c’est L’Île nue de Kaneto Shindo (1960), mais aussi beaucoup d’autres…

Comment avez-vous trouvé cette actrice merveilleuse ?

C’est une longue histoire…  Nous avons auditionné plus de 20 000 jeunes filles durant le casting mais je n’étais satisfait d’aucune. En fait, je ne suis jamais satisfait. Au moment critique, juste avant le tournage, j’ai reçu un mail d’un ami avec une photo d’une jeune fille en pièce jointe me disant qu’il l’avait vue sur internet et que ça pouvait m’intéresser mais qu’il ne connaissait pas son identité. Le jour d’après il m’a dit qu’il avait trouvé le nom du photographe, qu’il est géorgien et que la jeune fille était probablement Géorgienne, malheureusement le photographe ne connaissait pas le nom de la fille car la photo avait été prise trois ans auparavant au Sud de la Géorgie, lors d’une cérémonie religieuse. Je me suis alors permis de prendre 7 jours avant le début du tournage pour la trouver. On a envoyé la photo au ministère de l’intérieur et de l’éducation en leur demandant de chercher la fille dans la région où la photo avait été prise, mais nous n’avons eu aucun résultat positif. Nous avons alors demandé de l’aide sur Facebook, énormément de personnes nous ont répondu pour essayer de nous aider mais encore une fois la tentative était infructueuse. Au final nous avons trouvé une autre photo de cette fille, d’un autre photographe où elle avait huit ans, le photographe n’avait une nouvelle fois aucune idée de son nom. Il se rappelait juste avoir pris cette photo dans la zone de conflit russo-géorgienne. C’était un super indice, nous avons commencé à chercher dans la zone de conflit. J’ai alors envoyé la photo à plusieurs directeurs d’école de cette région. J’ai finalement obtenu une réponse d’un directeur d »école qui m’a confirmé que c’était bien une de ses élèves, mais ne sachant pas qui j’étais, il a refusé de m’indiquer son nom. Nous nous sommes donc rendus dans l’école, après ma longue pérégrination j’ai enfin pu la rencontrer et lui proposer le rôle, qu’elle a accepté.

Timothée Gutmann

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