La Chaire et la Chère dans La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche

Adèle 1     Les scènes à table sont tellement récurrentes dans La Vie d’Adèle qu’il m’a semblé important de faire un petit focus sur ce que cette surabondance de nourriture peut bien vouloir signifier – si tant est qu’elle soit signifiante. On remarque vite que chez Adèle vivre, manger et aimer semblent former un triptyque indissociable.

     La « dictature du spaghetti » ou le parfois malhabile symbole du milieu. Chez les bourgeois on mange des huîtres et on boit du bon vin, chez les prolos c’est spaghetti bolo. Un peu facile, a-t-on envie de dire à Kechiche et ce d’autant plus que les portraits de ces personnages secondaires manquent parfois de finesse. Attardons-nous malgré tout sur le symbolisme de ce plat.
Ce mets simple, plus nourrissant que raffiné, sans prétention et pourtant délicieux, est à l’image d’Adèle : c’est la spontanéité, la gourmandise (cf. scène du début où Adèle se ressert plusieurs fois, chez ses parents), l’hospitalité. C’est aussi, évidemment, une façon de signifier la stratification sociale et donc la différence de milieu avec Emma (l’art étant l’autre porte d’accès dont use Kechiche pour l’indiquer).
C’est d’abord le plat fétiche des parents d’Adèle, puis celle-ci les imite en le cuisinant régulièrement et en le proposant à ses convives, les amis bobos d’Emma. C’est durant cette scène-ci que la fracture sociale et culturelle se fait peut-être le plus sentir puisqu’Adèle, seule à ne pas maîtriser les « bonnes » références artistiques, se retire vite des conversations. Son seul moyen de communiquer avec les amis de sa dulcinée, c’est de leur proposer des spaghettis. La nourriture fait alors office de lien social.
On peut aussi prendre en compte une vision orientale de la nourriture: manger est un acte chargé d’une dimension spirituelle, quasi mystique, d’une notion de partage mais aussi d’une sensualité évidente (comme dans la scène du repas de famille dans La Graine et le Mulet).

     La trivialité signifiée par les repas. Les scènes de repas révèlent l’ambition naturaliste d’Abdellatif Kechiche, sa volonté de traquer le quotidien d’une jeune fille ordinaire. Adèle, c’est l’instinctivité même. On comprend bien alors qu’elle soit caractérisée par cette gloutonnerie triviale (voir les gros plans sur sa bouche ouverte alors qu’elle mange). La Vie d’Adèle traite du physiologique même, de la bouffe et du sexe. C’est cru, c’est physique et c’est naturel : impossible donc d’imaginer ce personnage sans cet appétit insatiable.
Quand elle mange, Adèle semble entretenir un rapport non médiatisé au réel : elle vit de manière « directe ». Le parallèle avec la littérature, nourriture de l’âme, est aisé : comme elle le dit au début du film, la lycéenne aime le texte brut, pas celui qui est décortiqué par le prof, rendu complexe et quelque part moins abordable. C’est ce goût pour le réel « tel quel », sans médiation, cette absence de retenue dont fait preuve Adèle (actrice et personnage, ce qui nourrit au passage une confusion troublante entre le « réel » et le jeu) qui la rendent tellement vivante et incarnée, et qui permettent une empathie incroyable.

     La voracité nutritive et sexuelle. Si la fille aux cheveux bleus prend aussi du plaisir à manger, c’est Adèle la vraie gourmande. Pour l’anecdote, Kechiche a confié qu’il aurait choisi Adèle Exarchopoulos en l’ayant vue dévorer une tarte au citron. Dans le film, l’héroïne engloutit tour à tour kebab, spaghetti, tartines, sucreries… elle mange sans complexe, sans prêter attention aux autres personnages ni, semble-t-il, à la caméra, dont on dirait qu’elle oublie totalement la présence.
On voit bien le lien entre appétit amoureux, sexuel, et appétit tout court. Adèle, c’est « une ogresse » (Jean-Philippe Tessé) qui n’est jamais rassasiée je mange de tout, tout le temps » nous dit-elle), contrairement à Emma. En témoigne la scène du café où la première se jette sur la seconde comme pour la dévorer. Scène émotionnellement très forte, où se fait sentir son attirance incontrôlée pour Emma. Etant donné qu’Adèle a le même appétit au lit qu’à table, les scènes de repas en deviennent quasi obscènes comme en témoignent les très gros plans sur sa bouche pleine ou sa langue.
L’attirance physique va de pair avec la nourriture puisque le premier baiser est aussi une scène de pique-nique. Ces deux plaisirs semblent intrinsèquement liés chez Adèle. Les deux filles mangent du jambon quand Adèle s’exclame « j’aime la peau, toutes les peaux, même les croûtes ». On fait vite le lien avec la peau d’Emma et son corps, corps qu’Adèle touche d’ailleurs pour la première fois à l’écran dans la scène suivante.

     Malgré la volonté naturaliste de Kechiche, on peut tout de même déplorer la multiplicité des scènes de repas qui ont pu écœurer le spectateur, les trop nombreux gros plans sur les bouches pleines de spaghettis rouges, surtout dans la première partie du film.
Heureusement que la mise en scène de la nourriture dans La Vie d’Adèle ne se résume pas uniquement à cela, mais propose parfois un lien assez fin entre amour et appétit. Rappelons pour finir le fait que Kechiche attend de tourner les scènes de repas lorsque ses acteurs ont réellement faim, ce qui joue peut-être un rôle non négligeable dans la gloutonnerie de ses comédiens. Espérons qu’il n’use pas du même procédé pour les scènes de sexe.

L. DETRAIN

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