La Vie d’Adèle, ou la Vie tout court

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     Un jour, un jour comme les autres, tu t’installes tranquillement dans ton fauteuil, moelleux et familier, face à cet immense écran obscur qui te cache encore la tempête qui, bientôt, explosera face à toi. Tu t’attends à un bon film, tu as entendu de bonnes critiques à son propos – bonnes pour la plupart – ou, tout du moins, un film qui inventera quelque chose, qui présentera un regard nouveau, une vibration inattendue. Et pourtant. Pourtant tu ne sais rien de ce qu’il va t’arriver.

     La Vie d’Adèle, ce n’est pas un simple film. Ni même une simple palme. Ni même un bon moment. C’est un ouragan. Car, enfin, enfin on te le montre ce film que tu attendais. Ce film d’une extrême sensibilité, aux scènes si intenses, adoptant pourtant toujours un regard pudique à l’instant précis où tout bascule, tout s’effondre ; une pudeur de la chute. De celles dont on ne se relève jamais véritablement.
Car cette histoire n’est pas une histoire d’homosexualité ; nullement. Ni même une simple histoire d’amour. Ce film, c’est la recherche de soi-même par l’autre, la construction lente et difficile d’une femme. Femme qui, en essayant non pas de grimper mais de demeurer en équilibre sur la plateforme où elle s’est installée – dangereuse pourtant – n’en finit pas de tomber, de s’écorcher, d’avoir mal sans jamais en avoir honte. Ce film autorise à avoir mal. Il autorise la faiblesse. Autorise l’exhibition de son corps, de son âme. On plonge son visage dans l’intimité de l’autre, au plus profond de son plaisir et de ses peurs, au plus profond de ce qui nous fait femmes; une femme jamais totalement accomplie, toujours à la recherche de ce que c’est que ce mot, justement, “femme”. S’il possède, finalement, une quelconque définition établie et arrêtée.

     Ce film n’émeut pas, il fait exploser en sanglots. L’on construit une extrême proximité avec ces personnages, ces enfants encore, se débattant avec la vie, et notamment grâce à cette caméra qui n’en finit pas de les filmer au millimètre près, aussi bien dans leur beauté que dans leur laideur (en montrant l’amour le plus cru – les scène de sexe -, le plus coulant – les larmes, la morve, sans tabou, lors des pleurs – le plus appétissant – on filme les bouches pleines sans que cela ne pose problème – sans que les personnages ne soient révulsant, toujours attirant par leur franchise, leur réalité, et leur profonde perte d’eux-mêmes. Car ici on ne maîtrise pas, on délivre).
La Vie d’Adèle est un objet hybride. Un film d’excès, d’extrême, comme de finesse, de précision, de pudeur. Ces femmes s’aiment sans limites, sans retenue, entre elles, et pourtant jamais devant les autres. On exprime l’amour de toutes les manières, mais surtout par cette bouche sans cesse filmée, et tous ces moments de dégustations intenses. Les pâtes, longues, fines, enrobées de sauce dégoulinantes, sont avalées sans retenue, filmées en gros plan. On ne cesse d’en reprendre, de se lécher les lèvres. Comme si elles étaient l’unique moyen d’exprimer symboliquement la dévoration de l’autre, son appétit sans limite, au sein de la société, alors qu’on ne lui tient même pas la main en public, à cet autre, pourtant. La dévoration en devient presque monstrueuse (le monstrueux n’est-il d’ailleurs pas ce que l’on recherche toujours, car sortant des limites ?), et ce particulièrement dans les scènes d’amour. C’est peut-être précisément pour cela que l’on ne s’en détourne pas.

     De même, dans cet alliage de pudeur et de démonstration, on assiste à la construction d’une histoire bien particulière, très nuancée. On crie, on hurle, on se déchire, mais à la fin de l’histoire. Auparavant, la passion ne se montre pas dans les mots mais dans les gestes. Et ce sont ces mêmes mots qui manquent, et qui font que cela ne peut pas vraiment marcher. Le verbe n’est pas là – contrairement au verre qui enivre, le verre de l’intellectuel discours, le verre alcoolisé – ou alors on ne l’écoute pas, pas vraiment. Les deux femmes ne sont jamais réellement dans les mêmes discours, jamais réellement sur la même fréquence. La différence de leurs éducations conduit à l’éloignement de leurs mondes. Ces derniers se cognent, se bousculent. Peu importe la classification de ces femmes, peu importe leurs préférences sexuelles : on touche enfin ici au fond du problème, la manière dont la société clive, cherche à poster des étiquettes là où il n’en n’est nul besoin, là où l’étiquette, plutôt que de clarifier, complique les choses. Mais surtout, le problème de l’écoute, l’incapacité à ENTENDRE l’autre, chercher à le comprendre, ou ne serait-ce qu’à le laisser parler. Et c’est peut-être précisément cela qui les empêche de se battre, qui les éloignent du combat. Elles hurlent dans un gouffre qui ne leur renvoie que leur propre écho.

     Car, ces deux femmes qui s’aiment tant, quand se battent-elles vraiment si ce n’est qu’à l’instant précis où les choses ne peuvent plus être rattrapées, sont bel et bien terminées ? Elles paraissent subir leur déchéance, et c’est ce qui est surprenant. Comme si le réalisateur nous disait quelque chose de l’amour, quelque chose que nous n’aurions peut-être pas compris jusque-là… Qu’il y a peut-être parfois une impossibilité à rester ensemble lorsque nos planètes se trouvent trop éloignées. Que certaines personnes peuvent s’aimer profondément, intensément, sans être capables, pourtant, de vivre ensemble. Ensemble, et non l’une à côté de l’autre.

Que la passion, ce n’est pas de l’amour, ou pas la même chose du moins, et que cela ne marche pas. Pas quand l’on est déjà positionné sur un pied, en équilibre.

Qu’il nous faut certes quelqu’un pour nous faire vaciller, trembler, perdre la tête, mais quelqu’un, également, qui nous prête une épaule pour que nous ne tombions pas.

Chloé Letourneur

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