Beyond Evil : un thriller psychologique bouleversant qui questionne la figure du monstre avec une incroyable sensibilité

Beyond Evil (괴물 qui signifie « monstre » en coréen) donne à voir l’histoire de deux policiers aux comportements complexes et aux caractères divergents, Lee Dong Shik et Han Joo Won, qui sont prêts à tout pour attraper un tueur en série. Repoussant les limites de la loi, Lee Dong Shik et Han Joo Won vont, tour à tour, prendre conscience de la monstruosité humaine et se rendre compte à quel point la frontière qui sépare un homme désespéré d’une figure monstrueuse est trouble. 

L’intrigue est assez simple, elle peut même manquer d’originalité selon certain.e.s. C’est un drama qui s’inscrit dans un genre – le thriller – et qui en porte donc les caractéristiques. Néanmoins, ce dernier fait bande à part du fait du dévouement de la réalisatrice et de la scénariste ainsi que toute l’équipe de production. 

Dans une interview, Kim Soo Jin, la scénariste, explique qu’elle ne voulait pas que son scénario soit la cause de souffrances pour quiconque. « Pourquoi un simple drama, une histoire fictive, devrait-il faire du mal à des personnes réelles ? Tout au long de mon processus d’écriture, je mis un point d’honneur à faire en sorte que ce drama ne heurte aucunement les sentiments des victimes et de leurs familles. » (1). En effet, Beyond Evil met en scène des disparitions et des meurtres en série et, pour l’équipe de production, cela constitue toujours un risque de porter à l’écran ce genre d’histoire avec ce type de protagoniste. En effet, en désirant dénoncer un fait, on le perpétue en le rendant d’autant plus visible, du fait de sa représentation sur un écran. Ainsi, Kim Soo Jin demande à l’audience de ne pas essayer de trouver des raisons qui auraient pu motiver les actes innommables que le tueur a commis. « Laissons le travail des profilers (2) aux profilers. Ne cherchons pas à trouver le mobile du meurtre ni à l’interpréter. » Le souhait de la scénariste et de la réalisatrice était de donner une voix aux personnes que la loi refuse d’écouter. Il faut savoir qu’il est très compliqué de signaler la disparition d’un adulte car la législation ne définit pas de critère spécifique pour juger du caractère inquiétant d’une disparition. Ainsi, si la disparition d’une personne est jugée non inquiétante, aucune enquête n’est ouverte. Inversement, de nombreuses enquêtes ouvertes n’aboutissent jamais et les familles se retrouvent incapables de faire leur deuil car aucun corps n’est retrouvé.   

Cette détresse, ce sentiment d’impuissance face à une législation inflexible, l’incompréhension que l’on ressent face à des actes sordides nourrissent une colère malheureuse chez le personnage de Lee Dong Shik. Colère que l’acteur Shin Ha Kyun donne à voir de manière déchirante à travers un jeu sublime et dont les micro-expressions vous laisseront sans voix.   

©handcinema.net

Beyond Evil est un thriller psychologique et, en ce sens, il est centré sur les personnages qui le composent et qui en font sa richesse. Chaque personnage, qu’il soit principal ou secondaire, apporte sa pierre à l’édifice et contribue effectivement à l’histoire. La mémorabilité de chaque personnage va de pair avec l’incroyable jeu d’acteur dont a fait preuve l’ensemble du casting et notamment les deux acteurs principaux : Shin Ha Kyun et Yeo Jin Goo. Tous deux ont une telle compréhension de leur personnage que leur jeu est d’un naturel déroutant. Cette aisance a conduit la réalisatrice et la scénariste à leur laisser une certaine liberté créative lors du tournage des scènes, ce qui leur a permis de prendre des initiatives et d’improviser par moment. Certaines scènes ont même été tournées en une seule prise ! (3)

Le lien qui se développe entre Lee Dong Shik (Shin Ha Kyun) et Han Joo Won (Yeo Jin Goo) est incroyablement bien écrit et mis en image. La complexité ainsi que la subtilité de leur relation s’incarnent parfaitement dans la formule paradoxale que la scénariste a choisie pour la décrire : Lee Dong Shik voit Han Joo Won comme « son sauveur venu détruire sa vie ».  

Quand Han Joo Won arrive à Manyang, il ignore tout de ce village et de ses habitants. Il ne souhaite pas s’insérer dans ce microcosme dont les règles lui échappent. Son regard est voilé par son arrogance et sa précipitation. Son personnage est frustrant mais c’est ce qui rend son développement si touchant. Sa rencontre avec Lee Dong Shik va faire trembler si violemment le mur qu’il avait érigé autour de lui qu’il finira par remettre en question tout ce qu’il a toujours connu et la personne qu’il a toujours été. 

Lee Dong Shik, quant à lui, est un personnage dont vous vous éprendrez sans même vous en rendre compte. Chaque parole, chaque regard, chaque geste toucheront votre cœur comme nul personnage ne l’avait fait avant lui. En lui s’incarne toute l’injustice d’une vie, l’amour désintéressé que l’on porte pour les personnes que l’on chérit, le désespoir que l’on ressent quand tout nous dépasse. Il est celui qui souffre en silence et dont les plaintes étouffées sont ignorées. Son sourire est celui d’un homme au bord de la folie qui, pendant vingt et un ans, a dû supporter seul une douleur abyssale.

Ces deux hommes, dévastés par la force de leurs émotions, vont devenir l’un pour l’autre le seul moyen réel qui viendra mettre fin aux démons qui les hantent.   

Un des (nombreux) points forts de ce drama est son attention au détail. Chaque plan, chaque parole peuvent être soumis à une double lecture. Ce souci du détail est tel que ce drama est pensé et filmé pour être vu au moins deux fois. 

Sa cinématographie est renforcée par une bande son qui retransmet superbement l’atmosphère et les émotions que chaque personnage ressent dans une situation donnée. C’est une bande-son que l’on apprend à apprécier au fur et à mesure des épisodes. A mesure que nous nous imprégnons de l’atmosphère unique que le village de Manyang dégage et des caractères de chacun de ses habitants, chaque note, chaque changement de tempo, chaque pause, prend alors tout son sens. Le.a spectateur.rice se rend compte d’à quel point la bande-son lui donne une clé d’accès à l’intériorité des personnages.    

Ce thriller psychologique ne met pas en lumière le tueur, comme il est souvent coutume de le faire, mais les victimes qui brillent par leur résilience. 

De par son scénario détaillé, il contient de nombreuses répliques mémorables que je ne peux malheureusement pas toutes citer ici. Il s’agira néanmoins de conclure cet article par l’une d’entre elles. Elle est d’une trivialité déconcertante mais sa justesse la rend tout simplement émouvante.  

« Quand les gens me comparaient à Yoo Yeon, tu disais qu’avoir une vie pleine de réussites n’était pas si important. Que bien faire caca, bien manger, bien dormir et ne pas blesser les autres était la meilleure vie que l’on puisse avoir. » (4)

Beyond Evil est un drama qui surprend du fait de l’extrême délicatesse avec laquelle il a été réalisé. Il émeut profondément car il met en scène des hommes et des femmes que la vie a mis à genoux mais qui trouvent, en dépit de tout, le moyen de se relever et de continuer à vivre alors même que chaque respiration est une agonie sans nom. Il montre comment une rencontre peut chambouler une vie, comment l’amour (au sens d’amour-action) (5) peut se passer de mots, comment l’espoir renaît dès lors qu’on ne se bat plus seul.    

Lisa Teagno

(1) Tous les propos cités dans cet article sont des propos traduits du coréen vers l’anglais par @erisintrouble sur Twitter. Propos que j’ai choisi de librement traduire de l’anglais vers le français avec son accord. 

(2)  Un profiler (ou criminologue) a pour rôle d’étudier les profils de criminels et de rechercher les causes de leur passage à l’acte en examinant tous les aspects sociaux, économiques, juridiques et bien sûr psychologiques. Pour cela il peut être amené à souvent rencontrer les auteurs de délits, les écouter et effectuer des examens psychologiques. (source : CIDJ)

(3) La scène de l’épisode 5 se déroulant au sous-sol de la maison de Lee Dong Shik notamment.

(4) Citation tirée de l’épisode 15 et que j’ai librement traduite de l’anglais vers le français. 

(5) Cette notion est tirée de l’article “Origine, structure et horizon de l’amour” écrit par Vincent Citot et publié sur Cairn.info. Vincent Citot définit l’amour-action comme “cet amour qui ne se contente pas d’aimer, mais qui est aussi généreux avec l’autre, qui l’accompagne dans ses projets, et qui fait des choix sélectifs orientés par des valeurs. L’amour-action n’est plus seulement pathos, compassion et attachement passif à autrui considéré dans la finitude de son être : il est libre projet d’aider l’autre dans son libre projet”.