Nightcall – L’Amérique sort les crocs

Jake Gyllenhaal est un chic type. Alors quand en juillet dernier, le premier teaser de Nightcall émerge sur Internet, on se dit que l’on peut cliquer sereinement. En effet, il est courtois et avenant. Mais, joues creusées et crazy eyes exorbités, il est surtout perturbant, et visiblement perturbé. En un instant, il s’emporte, et voilà qu’il nous martèle avec hargne sa « devise fétiche » qu’on croirait piquée au Jordan Belford coké du Loup de Wall Street : « To win the lottery, you have to make the money to buy a ticket ! ». Ce tribun sauvage à la chemise immaculée, c’est Lou Bloom, un jeune arriviste californien qui cherche un emploi et compte bien suivre les lois du libéralisme à la lettre (éthique non incluse). L’oreille tournée vers les fréquences radio de la police de Los Angeles, il attend patiemment, prêt à bondir sur le moindre événement capable de produire des images assez trash pour être revendues aux chaînes de télé locales les plus offrantes. Au fond, il prémédite une ascension tranquille dans les hautes sphères des médias ; et Dan Gilroy, réalisateur et scénariste de ce polar insidieux, s’en sert méthodiquement pour dépecer la carcasse idéologique d’un monde terrorisé par son propre imaginaire. Ou comment faire d’un film de genre classique un brûlot corrosif contre l’establishment.

            Presqu’un an après le long métrage de Scorsese, on retrouve donc ce malin plaisir de spectateur à être manipulé par un génie cynique et immoral. Et comme chez Scorsese, le génie apparaît d’abord comme un prototype, un produit d’usine qui passerait des tests voués à le perfectionner. Au fil des accidents dont il se fait le témoin voyeur et le metteur en scène improvisé, Lou Bloom éclot littéralement. Notre jeune premier détestable apprend vite, ne commet jamais deux fois la même erreur et se hisse rapidement au dessus de ses concurrents. Il sait que pour dominer un système, il suffit d’en connaître la mécanique dans tous ses rouages. Ainsi, il surjoue le rôle de l’animal politique auquel la société l’a assigné : il applique scrupuleusement les logiques de l’offre et de la demande, il crée son propre réseau de relations, il achète américain et impose sa domination de mâle.

            Cette caricature de l’homo americanus branché qui porte les dernières New-Balance et les Ray-Ban les plus vintages à bord de sa Mustang rouge n’est bien-sûr qu’une façade, une diversion du réalisateur qui infiltre un monde en respectant ses codes pour mieux les faire exploser de l’intérieur. D’autant plus que l’atmosphère de Nightcall titille notre mémoire de spectateur. Entre un poster boy iconique visiblement inspiré par le Ryan Gosling de Drive, des négociations fiévreuses aux dialogues ciselés et débités à la mitrailleuse comme chez Aaron Sorkin (scénariste de The Social Network) et des courses poursuites nocturnes brutales à la Michael Mann, un effet de déjà-vu saisit immédiatement et tend à agacer. Pourtant, cet effet constitue en partie la force du film. En instaurant un climat bien connu par le spectateur, en retranscrivant la mise en scène sautillante d’une série eighties proprette, Dan Gilroy met en confiance pour mieux surprendre par la férocité de sa satire.

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            Nightcall, le titre choisi par les distributeurs français, est regrettablement trompeur. Au profit d’un teasing marketing qui cherche à enrôler le spectateur préalablement conquis par le film de Winding Refn et le tube de Kavinsky, cet ersatz catchy sacrifie toute la subtilité du titre original Nightcrawler, dont la polysémie renvoie autant à un « lèche-botte » qu’à quelque chose de rampant et de lent (une voiture, un animal). Dommage, car cette dualité, on la retrouve superbement incarnée dans la prestation nerveuse de Jake Gyllenhaal qui oscille en permanence entre fausse ingénuité et réelle intelligence tactique. Son influence grandissante au sein de la rédaction d’une chaîne TV en mal d’audience, il s’en pourlèche puis la savoure par petites bouchées, sans se presser, conscient d’être devenu maître du jeu. Son chignon de samouraï qu’il attache quand la tension monte, son sourire carnassier, son teint blafard et ses traits rachitiques sculptés dans la pénombre nous projettent en creux une nouvelle vision du vampire moderne, sorte de prédateur cérébral qui se nourrit des images sanglantes qu’il traque.
À tout vampire son terrain de chasse. Los Angeles n’a pas seulement été imaginée comme une ville, mais bien comme une terre sauvage, « un oasis au milieu du désert » pour reprendre les mots de Robert Elswitt. Le directeur de la photographie qui a sublimé les plus beaux P.T. Anderson (de Magnolia à Inherent Vice qui sortira en mars) nous ouvre aujourd’hui grand les yeux sur l’immensité de ce plateau aride entouré de montagnes à coups d’objectifs grand-angle et de couleurs criardes. On apprécie également le grain du 35mm qui n’est jamais aussi beau que lorsqu’il est cramé sous les rayons du soleil californien. Cette esthétique publicitaire que l’affiche du film reprend dans un style pop désuet ne nous trompera pas deux fois. Elle a été appliquée comme une couche de vernis supplémentaire pour dissimuler un monde sclérosé et paradoxalement aveuglé par sa soif inassouvie de toujours voir plus, de se rapprocher toujours plus prêt de la terreur qu’il diffuse.

            Car une fois la nuit tombée, le plateau aride se fait plateau tournant d’un jeu dangereux auquel tout le monde participe plus ou moins délibérément, un business monstre où les stratégies règnent : les personnages misent (la chaîne met en péril sa déontologie), marchandent (un cachet autant qu’un baiser) et finissent souvent par perdre. Le spectacle de l’information a un prix, mais il en prend surtout un coup quand Bloom débarque et impose sa déréglementation du marché via des images sordides jamais diffusées. Comme un démon ultra-libéraliste, il redistribue les cartes et abroge les règles, il se confronte avec le reste des personnages aux limites d’un système dissolu dans le bain immoral de la course à l’image choc. Si le film parle évidemment du cadrage médiatique orchestré par les chaînes TV qui ne relaient que les événements les plus sensationnels, il a l’intelligence de se concentrer par moments sur les effets directs qu’ils produisent sur ceux qui les diffusent.

            En particulier sur Nina Romina. Interprétée par une Renee Russo classieuse et décadente, la chef des programmes de la chaîne à laquelle Bloom vend ses vidéos possède aussi sa devise fétiche : « When it bleeds, it leads ». Sauf que ce mot d’ordre sadique alimente ironiquement le mélodrame pathétique de sa fin carrière en roue libre. Derrière des accès de colère, cette baronne fébrile de l’info trash révèle en fait sa peur intime d’être éjectée de l’antenne. Elle se montre dans un état d’insécurité constant qui reflète celui qu’elle infuse dans ses JT, en somme elle est la première victime de la tyrannie qu’elle répand. À cet égard, les scènes qui la confronte à son nouveau poulain reporter distillent un comique à double énonciation jouissif : alors qu’elle joue la patronne autoritaire qui réclame son dû, ses répliques la font sournoisement passer pour une toxico en manque, une pauvre accro dépossédée. Plus que dans les discours pédants, sur-écrits et trop démonstratifs de Bloom qui prennent tous les personnages de haut et le spectateur avec, la puissance incendiaire du propos du réalisateur émane en réalité de ces diatribes féroces où la psyché américaine est mise face à ses propres contradictions.

            Au lieu d’expliciter avec tant de sérieux et de démagogie son entreprise satirique (c’est évidemment à nous que Bloom parle en permanence, même s’il ne nous regarde pas frontalement comme dans le teaser), Dan Gilroy aurait donc peut-être finalement mieux fait de la masquer derrière une farce totalement assumée. Qu’importe, la cruauté déconcertante des personnages, la dimension opératique des scènes d’actions et la rage fiévreuse du propos de Dan Gilroy sont trop rares dans les productions hollywoodiennes pour ne pas mériter nos louanges… et quelques statuettes aux Oscars ?

Vincent Catel

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