Les travailleurs de l’ombre au grand jour, apologie du générique

Le cinéma est un art de spectacle qui nous en met plein les yeux. On est happé par ce qu’on voit, on est transporté dans une histoire, on s’attache aux personnages, ils nous deviennent familiers et parfois même, on s’identifie à eux. Il n’y a presque plus de frontières entre le spectateur et le film, un peu comme dans La rose pourpre du Caire de Woody Allen, où les deux mondes, étanches, parviennent à échanger et à interagir. Mais cela n’est qu’illusion et ne repose que sur la dénégation du spectateur qui accepte de faire semblant, de faire comme si ce qu’il voyait était vrai tout en sachant parfaitement que ça ne l’est pas. On en oublierait presque les semaines de travail nécessaires à l’achèvement d’un film, les centaines de techniciens mobilisés pour faire naître la magie, pour qu’on y croie. On ne retient souvent que les acteurs principaux et le réalisateur, alors qu’un film ne peut se limiter qu’à cela.

En rendant hommage à tous ceux qui ont contribué au film, le générique désacralise l’objet artistique en faisant de lui un simple objet technique construit à l’huile de coude. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est souvent boudé par les spectateurs qui quittent la salle une fois le mot « fin » apparu en grand sur l’écran. Comme s’il fallait en rester là. Comme si le reste n’était plus du cinéma et ne comptait plus.

Malheur à qui pense de cette manière ! Le générique, c’est bien plus qu’un simple hommage laborieux. Le générique, c’est ce qui nous rappelle que ce qu’on voit n’est pas vrai (et pourtant dieu sait qu’on a voulu y croire). Le générique, c’est ce qui nous rappelle que pour 1h30 de film on a besoin d’un nombre imposant de petites mains. Précisons d’emblée qu’il existe deux sortes de générique, celui de début et celui de fin. Chez Cinépsis, on aime ce qui est carré, et on va tout naturellement procéder de manière chronologique. Le générique, scène liminaire du film, est généralement très travaillé et court : il doit présenter le nom du film, du réalisateur et des acteurs principaux tout en nous renseignant sur le style iconographique du long-métrage, l’esthétisme et l’atmosphère. On a rassemblé pour vous un petit florilège des meilleurs génériques de début.

https://www.youtube.com/watch?v=xBxjwurp_04

La mort aux trousses, Alfred Hitchcock (1959). Il s’agit là d’un des premiers génériques à utiliser la typographie cinétique. C’est une technique de cinéma où le texte se meut dans la vidéo. Le travail du graphiste Saul Bass est remarquable à cet égard et anticipe sur les thèmes du film : les flèches de North by northwest vont dans un sens contradictoire et sous-tendent l’idée que le voyage sera long et chaotique. Tout dans ce générique suggère la géométrie, la linéarité et la verticalité, les lignes se croisent avant de disparaître dans un fondu pour laisser place à un immeuble en verre.

https://www.youtube.com/watch?v=wQhwi8kk-dE#t=21

Raging Bull, Martin Scorsese (1980). Ce générique est un modèle de simplicité, de minimalisme et d’esthétisme. Une caméra fixe. Les cordons du ring de boxe qui obstruent le plan. Des images au ralenti. Noir et blanc. Un boxeur qui s’entraîne. Une atmosphère brumeuse, virile, éclairée par quelques flashes. Le taureau est là, devant nous, il répète ses gammes, les combats approchent, le film va commencer, on découvre Jake LaMotta, on peut suivre son histoire.

https://www.youtube.com/watch?v=Z2RfTPc6hEc

Foutaises, Jean Pierre Jeunet (1990). Voilà sans doute mon coup de cœur, alors je ne vous mets pas  que le générique mais le court-métrage en entier (cadeau de Cinépsis). Comment réinventer l’exercice du générique ? Jeunet propose sa méthode, et le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle est originale. Un travelling nous donne à voir le présentoir d’un boucher et chaque partie animale, chaque plat correspond à un poste technique. Ce film est un bijou onirique qui nous ramène en enfance, période où tout semble magique. J’aime Jeunet. Mais je n’aime pas l’idée que vous ne regardiez pas.

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Lord of War, Andrew Niccol (2005). Rien qu’à l’évocation du nom de ce film, je frissonne. Je revois le cynisme de Nicolas Cage, la scène finale tellement injuste. Là, pour le coup, on ne veut pas y croire, on espère que les méchants seront arrêtés, que leurs forfaits ne resteront pas impunis. Les gentils ne sont-ils pas censés gagner à coup sûr ? Ce générique lance parfaitement le film où les vendeurs d’armes sont à l’honneur. On suit, en caméra subjective, toutes les étapes de la vie d’une balle : de sa création en série dans une usine américaine jusqu’à son chargement dans un fusil, en Afrique.

https://www.youtube.com/watch?v=DGGmkfHeGas

Skyfall, Sam Mendes (2012). Et bien sûr, il m’était impossible de ne pas mentionner au moins un James Bond. L’agent secret le plus connu de sa majesté n’est pas seulement un expert pour tuer et déjouer les plans des pires malfaiteurs. Non, il sait aussi s’entourer des meilleurs graphistes et des plus grands chanteurs pour nous concocter d’admirables génériques. Adèle pose sa voix sur celui-ci. 007 est confronté à ses démons, il n’est jamais apparu aussi faible. Il vient de se faire tirer dessus et semble se noyer. Le ciel lui tombe sur la tête.

Si le générique de début présente le réalisateur, le producteur et les quelques acteurs principaux, le générique de fin permet de rendre à César ce qui lui appartient. En rappelant le nom de tous les contributeurs du film, il nous rappelle que l’objet d’art est avant tout une création collective, un objet technique qui a nécessité l’intervention d’une multitude de corps de métiers.

Et pourtant, la lumière se rallume, invitant les gens à sortir de la salle et peu sont ceux qui resteront le temps de l’ennuyeux générique final. Ou alors, ils restent parce qu’ils savent qu’une surprise les attend peut être à la fin, comme en atteste la tradition Marvelienne de dissimulation des scènes à la fin du générique, se servant d’un film pour en annoncer un autre. La scène cachée semble avoir pris le relais du «ghost-track», ce morceau fantôme non crédité, rendu populaire par l’album Nevermind de Nirvana dans lequel détonnait le morceau Endless Nameless (après dix minutes de silence).

Cependant, ce concept de post-crédit à de grandes chances d’être méconnu des allergiques aux blockbusters, puisqu’on retrouve essentiellement cette pratique dans les films américains de super-héros…

Mais la volonté de Cinépsis n’est pas de primer ces «after credits» qui – malgré les réactions jouissives qu’ils provoquent chez l’ultra-minorité des cinéphages irrassasiables – fonctionnent sur le principe de la récompense. La volonté de Cinépsis est plutôt de déceler pour vous la véritable légitimité du générique.

Le générique, c’est aussi une manière de connecter cinéma et réalité. Il n’est pas uniquement question de rendre justice aux personnes qui ont fait naître ce que vous venez de voir, c’est aussi une manière de transiter doucement de la fiction vers la réalité. Une réalité que l’on oublie le temps d’une séance et qui reprend du sens au rythme des noms qui défilent de haut en bas sur l’écran, tandis que la lumière vient nous tirer de l’obscurité.

Le générique réveille les remarques et réflexions de vos voisins que l’ombre et le silence vous avaient fait oublier l’instant du film. Il fait se lever les premières silhouettes devant vous. En bref, c’est un interlude paisible qui réveille crescendo l’assemblée qui nous entoure, tout en laissant l’univers des images, qui inonde encore notre imagination, cohabiter un moment avec notre quotidien.

C’est aussi un moment pour rester silencieux, respirer, reprendre son souffle.

Après avoir été immergé dans un univers, il est bon de rester, s’accorder quelques minutes pour laisser son cœur reprendre la cadence tout en reconnaissant le travail des hommes l’ombre, comme lorsqu’on applaudit les comédiens.

Et pour ceux qui auront lu cet article jusqu’à la fin…

https://www.youtube.com/watch?v=BBRQ8XUJOeI

Vos bien dévoués Jules Pouriel et Timothée Gutmann.

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