« L’Enquête de ma vie », ou comment les séries policières se réinventent

« Cette affaire, c’est une affaire dont on rêve tous », confie Raphaël Nedilko face caméra. Cet officier de police judiciaire narre le premier cold case de sa vie. Le cold case ? Un cas judiciaire qui demeure non résolu, dépourvu de toute preuve. L’affaire en question ? Christelle, une jeune fille du Creusot retrouvée morte dans une cave en 1986 après avoir reçu trente-trois coups de couteau. Aucune explication, aucune preuve matérielle… seulement une arme, ne portant ni trace d’ADN ni trace de sang, et de rares témoignages.

Un cold case à la française - Benjamin Malherbe et Sam Caro

Image issue de « Un cold case à la française » réalisé par Benjamin Malherbe et Sam Caro

Cet épisode est le premier de la série « L’enquête de ma vie », co-produite par Caméra Subjective et Les films du huitième jour, diffusée sur Planète+ Crime-Investigation. Le principe repose sur une réalisation miroir : d’un côté, un réalisateur, en l’occurence Sam Caro, filme l’interview de l’affaire ; de l’autre, pour pallier l’absence d’archives, Benjamin Malherbe se charge de reconstituer toutes les scènes évoquées par les différents protagonistes dans chaque épisode avec des « images de fiction ». Du « réalisme fictionné » dixit la créatrice de la série, Sarah Lebas.
Cinépsis a pu assister en avant-première à la projection de Un cold case à la française, le 19 octobre 2018. Elle s’est déroulée au Centre Wallonie-Bruxelles, là où les murs sont ornés de dessins de Hergé… dont Tintin, le plus célèbre détective du Neuvième Art. En plein dans le thème.

Interieur Centre Wallonie-Bruxelles Paris

Avant la projection, les producteurs et réalisateurs prennent la parole devant la petite assemblée. Les voix sont émues, pleines de fierté et d’appréhension. On espère que le projet, que ces sujet si délicats plairont. Que les efforts menés pour obtenir l’entretien le plus intime possible, pour être en confiance avec ceux que l’on a interrogés porteront leurs fruits. On remercie toute l’équipe, de la production à la réalisation, et tous ceux qui ont participé au tournage de cet épisode.

Salle projection cinema Centre Wallonie-Bruxelles Paris

Noir. Le film commence.

Raphaël est un officier de police judiciaire, un homme souriant, à l’air avenant et posé, au parler lent, chaud et assuré. Il se remémore l’affaire qui a marqué sa carrière d’enquêteur pendant cinq ans.
L’interview glisse harmonieusement vers des plans d’illustration sobres et éloquents, nimbés de tons froids gris-bleu. Les mouvements filmés au ralenti sont porteurs de sens et ne tombent jamais dans le cliché (chose rare dans ce type de réalisation « enquête criminelle », vous me l’accorderez).
La bande son est extrêmement soignée : de légères notes de piano ou de violon ponctuent avec habileté le rythme de l’épisode, ça et là. Le silence quant à lui habille parfaitement les propos de l’enquêteur, et installe avec lui une relation de profonde proximité. M. Nedilko nous explique avec clarté les différentes étapes par lesquelles il passe pour tenter de retrouver l’auteur de la mort de Christelle. (Spoiler alert : il y parvient !).

En effet, ce qui frappe dès ses premiers mots, c’est sa ténacité. Il se lit une intense détermination dans ses yeux, une puissante certitude. Raphaël a tout fait pour mener à bout cette enquête qui n’en finissait plus, qui avait maintes fois été reprise puis abandonnée. Il exprime une sincère empathie envers la mère de la victime, Marie Pichon. Celle-ci a accepté de passer devant la caméra de « L’enquête de ma vie », ainsi que la soeur de Christelle.
La mère n’a jamais tourné la page. Durant l’interview, elle enserre ses doigts les uns dans les autres, crispée à l’évocation du drame. Traumatisée, elle a tout oublié de sa fille. Tout, à part cette funeste journée où la police lui a abruptement annoncé son décès.
Pour Raphaël, cette mère est une victime, “on lui a arraché son enfant dans des conditions abominables”. Encore pire, on l’a laissée depuis vingt-cinq ans dans l’incertitude la plus totale : personne ne sait qui est l’auteur du meurtre de sa fille. C’est dans un élan de justice que l’enquêteur mène donc ses recherches.

L’épisode mêle donc adroitement l’émotion la plus épidermique à une portée didactique. Et pour cause, il est riche en enseignement des méthodes d’enquête policière. Raphaël évoque ainsi la « technique de l’oeil neuf », nécessaire lorsque l’on reprend un dossier si vieux et nébuleux. Les pistes sont maigres, sans parler du décalage temporel ; les suspects ne ressemblent plus à ceux qu’ils étaient vingt-cinq ans auparavant… C’est ce qui pousse l’enquêteur à se replonger dans cette époque en relisant tous les registres sur l’affaire et les événements qui ont marqué l’année 1986. Il mène également une enquête dans le voisinage de la victime.

Une piste se profile peu à peu : un certain Jean-Pierre Mura, seul individu aperçu sur les lieux du crime par les témoins. Et surtout, l’auteur d’une lettre « anonyme » mais qui porte son écriture, tournant de l’affaire. Mais comme le dit si bien Raphaël Nedilko, patience, pas de précipitation : il ne faut pas « effaroucher le perdreau ».
Il est auditionné au sein de l’hôpital psychiatrique dans lequel il est placé pour schizophrénie, puis placé en garde à vue. Sur les plans de fiction, de reconstitution, du récit, ce Jean-Pierre arbore une veste en jean au col effiloché. Subtile allusion au dénouement de cette affaire : l’individu ayant été aperçu au moment du meurtre de Christelle avait été décrit portant une chemise en jean… bordée de laine de mouton. Comme si en grandissant, le suspect avait nié son acte et physiquement coupé une partie de sa vie. Il se révèle d’ailleurs très difficile à faire parler et ne cesse d’afficher un air supérieur et confiant.

Plan de Un cold case à la française - Sam Caro

« Un cold case à la française » réalisé par Benjamin Malherbe et Sam Caro

Un exemple de plan très chargé esthétiquement et symboliquement. Le suspect porte le fameux col effiloché de quelques fibres de laine. Sur la vitre, son reflet se confond avec celui de sa victime.

En clair, et c’est là la prouesse de cette série, les images du réalisateur des interviews et du réalisateur des plans de reconstitution fictive se recoupent et font constamment allusion l’une à l’autre. Le rendu est extrêmement agréable à regarder et, j’insiste encore une fois sur ce point fondamental, à écouter.
Mais assez parlé de technique, revenons à nos (cols de) moutons…Après de longs mois d’acharnement, de patience et de techniques ingénieuses, l’enquêteur réussit à coincer le suspect et à l’arrêter.
Il raconte notamment le moment où il a pu contacter la mère de la victime pour l’informer de l’arrestation de Jean-Pierre Mura. Sa phrase s’interrompt, comme submergée par tout le contrecoup de l’enquête. L’émotion prend la gorge, que ce soit la sienne ou la nôtre. L’enquêteur cherche des mots auxquels se raccrocher, pour garder contenance. Après une dernière déclaration faite les yeux embués, « Je voulais la [la mère de Christelle] protéger, parce que c’est mon rôle… Et mon premier succès, il est là », la caméra marque un cut pudique.

Cette minisérie de six épisodes marque donc un tournant dans les réalisations de type enquête criminelle : une réalisation toute en nuances, en sobriété, qui tend vers la sincérité et un réalisme touchant. Le tandem des réalisateurs fonctionne à merveille, le choix des protagonistes interrogés est pertinent et donne lieu à des entretiens intimes, palpitants et émouvants.

Pour en savoir plus, retrouvez une interview de Raphaël Nedilko sur Télé Star : https://www.telestar.fr/actu-tv/affaire-christelle-maillery-sans-raphael-l-affaire-serait-restee-non-elucidee-385420

 

Julie MORVAN