Le Hobbit : la désolation de Smaug

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            Si vous saviez quelle joie j’ai pu ressentir en me dirigeant vers la salle de La désolation de Smaug ! Il faut dire que j’ai découvert les livres de Tolkien à l’époque où La Communauté de l’Anneau était diffusée au cinéma (j’avais dans les neuf ans), et j’ai depuis lu à peu près tout ce qui a été traduit en français (et certains poèmes dans la langue archaïsante originale). A ce propos, chaque nouvelle sortie cinématographique tirée de Tolkien relance la traduction et la parution chez les éditeurs français. Jusque là, ce film me faisait donc plutôt plaisir alors que je bullais devant les rayonnages porteurs de ces précieux mots de John que je n’avais encore pu lire… C’est vous dire si je suis accro aux Terres du Milieu… 

Ce film, je m’étais promis de le voir. Sachant que je risquais fortement d’être déçu d’après mes impressions sur le premier volet, je refusai de lire les avis sur le net. Des phrases assassines claquaient néanmoins à mes oreilles et elles n’avaient rien de rassurant. La sortie ne se fit d’abord qu’en 3D. Moi qui ne la distingue qu’à peine (et pas moyen d’avoir le vertige, coïncidence ?), cela me faisait une belle excuse pour garder mes sous. Les examens, les vacances au loin, autant d’autres excuses. Finalement, il eut bien fallu que j’affronte mon angoisse et aille poser mon postérieur devant ce film. N’écoutant que mon courage et mon inconscience, riant des tentatives désespérées de mes amis pour m’empêcher d’y aller, enfin la lumière diminuait dans la salle. PROJECTION.

            …. Je sur-réagis ? Il faudrait que je vous explique. Mais à qui est-ce que je parle ? Il n’y a plus personne. Rien que l’étendue désolée. Le savoir s’en est allé, les autres, moi, tout. Le froid reprend, poignant. Alors que le soleil de janvier brille au dehors, ce sont des glaces invisibles qui m’assaillent dans ma terne prison. Les frissons me prennent, je somnole, les frissons montent. Comme les courbatures, je suis rompu. La fièvre prend part à l’escalade de mes maux ; à mesure que je somatise. Ce que j’ai vu, j’aurais souhaité ne pas le voir.

Ce que j’ai vu, ce sont plus que de bêtes images. Ce que j’ai vu, c’est plus qu’un non-respect de l’art. Ce que j’ai vu, c’est le triomphe d’un monde au cynisme repoussant. Non ! Non, non, non. Ce n’est même pas du cynisme. Juste un abrutissement béat, trop complaisant pour être hypocrite. L’esprit réduit à une primitivité non naturelle, bien incapable d’une quelconque malfaisance. Et pourtant ce film m’a fait mal. Chaque image supplémentaire sonnait comme le glas de quelque chose auquel je croyais. Quelque chose que j’aimais. Aucun triomphe, juste un glas qui sonne et qui sonne. Encore, encore. Alors, je pourrais critiquer les moindres détails, traquer les incohérences. Je pourrais planter le film en beauté, enrobant mon mépris de tournures agréables à l’œil. Chacun se sentirait ensuite plus malin que la masse grouillante de tous ceux qui se seront moutonnement laissés à apprécier ce film. Qu’il est bon de se sentir élite, éveillé, petit Bouddha. Merci l’anticonformisme pré-construit. Grâce à toi des millions vainquent le système quotidiennement. Superbe. Personnellement, je m’en tamponne du conformisme et de l’anticonformisme. Je serais plutôt du genre à observer le manège d’un œil dubitatif. Plutôt, je vais me laisser à évoquer quelques réflexions que m’ont apporté ce… cette… chose.

             La première, c’est le problème du respect de l’œuvre ; du respect de l’art. Il y a l’éternelle guerre entre les partisans de la fidélité et les chantres de la vision du réalisateur. L’éternel argument du « oui mais tu vois c’est un média différent, tu peux pas adapter au mot près, sinon ça ne tiendrait pas ». Ici, la désolation de Smaug se place hors de ce débat stérile. Tout au plus, le premier film aurait pu être analysé de cette manière. Là non, pour la simple raison qu’il apparaît que le collégien Jackson s’est contenté de lire le résumé du livre sur internet avant de se pointer à son contrôle. Alors du coup, il connaît les grandes lignes et il brode autour. Ce n’est ni plus ni moins que cela. Comprenez, c’est chiant de lire, y a tout plein de mots et tout. Même pour un conte pour enfants. Oui un conte pour enfant.  Pourtant messieurs dames, c’est tout de même pas la mort de faire un film correct sur une histoire gentillette quand on a réussi à rendre compte pas trop mal du pavé de la trilogie de l’anneau !  Plus que le fait que pierre (je lui refuse les majuscules) s’est allègrement torché avec la création artistique, l’œuvre d’un autre comme tant l’ont fait avant lui ; la gravité réside dans l’influence qu’a son méfait sur la collectivité. Afin d’illustrer mon propos, je repense à ce pédant externe en médecine dont je prenais l’avis sur le film et à qui je confiais mes craintes « ah moi je l’ai trouvé cool, après j’ai pas lu le livre ». Voilà toute la chose, Jackson est responsable de la représentation populaire de l’œuvre de Tolkien ! Il a un grand pouvoir entre les mains et en use, n’en déplaise à Stan Lee, sans aucune responsabilité. Le mal est fait. Tout comme Épicure est devenu un goinfre lubrique, l’esprit que Tolkien a insufflé à ses mots est irrémédiablement dévoyé.

Je ne sais pas vous, mais je trouve grave de jeter à bas l’essence philosophique et artistique d’un auteur. Quel que soit le prétexte, le crime est trop grave quand il est perpétré dans ces dimensions et diffusé dans ces conditions. Remarquez, un « (très) librement adapté du livre de J.R.R. Tolkien » aurait évité la naissance de ce douloureux pavé. Je ne vous infligerai pas la description de l’esprit de l’œuvre de Tolkien. Retournez-vous plutôt sur l’excellent hors série de la revue Lire sur l’auteur. Ou aux bouquins dudit gars, carrément.

Vous l’aurez remarqué, je suis un tolkienniste. Un édito d’un nain blanc évoquait la nuance entre tolkienniste doux et tolkienniste dur. Ce film m’a durci.

Pour ce qui est du film en lui-même, à partir des tonneaux, j’ai définitivement accepté que je ne regardais pas Bilbo mais un film d’heroic fantasy lambda sans aucun lien avec un certain semi-homme, essayant de voir l’intérêt du film pour lui-même. Cela n’aurait tout de même pas été correct pour les lecteurs de La Celsathèque que de leur infliger uniquement mes considérations de petit fan mortellement blessé. Infligeons leur donc ce qui les intéresse.

Alors mon esprit s’est efforcé de tourner « objectivement ». Il doit bien y avoir des qualités intrinsèques. Allons fait un effort, voyons, avec toutes ces jolies images, il doit bien y avoir quelque chose à sauver… Bah non, c’est un étron. Excusez ce langage, très chers, mais il faut appeler une quinolone une quinolone ! Plus on s’enfonce dans ces deux heures quarante, plus les incohérences se font criantes, criardes même. Tout tend vers le risible. Tenez, ces nains qui ne font que gueuler sur le mont solitaire alors qu’il y a un dragon au sommeil léger juste en dessous. Tenez, cette caricature de la vilaine monarchie du maître et de la glorieuse lutte pour le peuple de Bard. Tenez… non ne tirez plus sur l’ambulance, elle brûle déjà !

Le rythme est éreintant tant il est poussif. Le fils de Jacques se confiait en interview sur le fait qu’un conte pour enfant se devait d’être adapté dans son rythme pour passer au cinéma, ce pourquoi il était intervenu. Exploit de sa part, il a réussi à insérer des rebondissements inefficaces car mal placés, désamorçant complètement l’épique de chaque temps fort original.

Mauvaise histoire donc mais aussi mauvaises images. Là où le parti-pris visuel collait bien à l’ambiance du premier volet, ici il ne résiste pas aux tentatives d’intrusion de la violence, de l’urgence… Notons également des effets spéciaux en carton-pâte. Des mauvais effets spéciaux participent souvent au charme et à l’ambiance d’un film (prenez l’épisode IV de la guerre des étoiles). Ici, tout est bien trop ambitieux, pédant même pour que la bassesse technique des effets soit acceptable. Le dragon est véritablement décevant, l’on n’y croit pas une seule seconde. La tenture choyant sur Bilbo, la statue d’or entre autres sonnent jeuxvidéesque. Quand à Beorn, pourquoi ne pas modéliser un ours qui ressemble à un ours ? D’ailleurs, tout cela fait que l’on se désengage progressivement du film jusqu’à attendre la fin. A tel point que l’on se marre lorsque Smaug rugit « Je suis le feu ! Je suis la mort ! ». Laisse-moi donc rire mon gros. Voici le feu ! Voici la mort ! Asator

             Que dire de plus qui n’ait sûrement déjà été dit ailleurs ? Les faits sont là, vous avez là un mauvais film à tout point de vue et le responsable n’est pas tant la volonté de l’argent à tout prix que la suffisance artistique et intellectuelle de ceux qui l’ont fait. Que peut-on y faire ? Allez sauvons, quelques acteurs. Bilbo, Gandalf et les nains sont attachants… Legolas ? Oh non, on a dit qu’on tirait plus sur l’ambulance ! Soyons grands princes, et notons quelques jolis plans. Au dessus de Mirkwood par exemple. Et un humour Hobbit mignon que l’on apprécie retrouver. Rien de plus pour ce symptôme d’une mouvance sociétale prétentieuse et décérébrée que Tolkien goûterait bien peu. J’aurais pu m’attarder sur chaque défaut, je n’en ai pas la force. Je vais plutôt tenter de me reposer, attendre que la fièvre tombe. Car ce film m’a vraiment rendu malade !

Mube (Pharma Toulouse)

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