Focus on : les parapluie de Cherbourg

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Jacques Tati disait : « Trop de couleurs nuit aux spectateurs ». En regardant les Parapluies de Cherbourg – chef d’oeuvre de Jacques Demy – on ne peut que remettre doucement en question l’assertion du réalisateur de Mon oncle. L’oeuvre récompensée par une Palme d’or à Cannes en 1964 raconte l’histoire de Guy (Nino Castelnuevo) et de Genneviève (Catherine Deneuve), le premier est mécanicien et la deuxième est vendeuse dans la boutique de parapluies de sa mère. Les protagonistes sont fous amoureux et souhaitent se marier. Seulement, Guy est appelé en Algérie par l’armée pour servir son pays. Les deux jurent de ne pas s’oublier, de se vouer un amour éternel et de se retrouver au plus vite lorsque le jeune mécanicien reviendra en France. Après une correspondance plus au moins fournie au début de la séparation, celle-ci s’étiole inéluctablement pour laisser place au doute dans l’esprit de Geneviève qui est désormais séduite par un riche diamantaire (Rolland Cassard) que sa mère souhaiterait voir épouser.

Le film de Jacques Demy est une petite révolution dans le cinéma français des années 60. C’est un film entièrement chanté, ce qui est quelque peu surprenant – voire agaçant – lorsque l’on le regarde pour la première fois. De nombreux spectateurs avaient raillé l’oeuvre pour la fameuse réplique de Guy : « passe-moi le sel s’il te plait ». Un léger temps d’adaptation est donc nécessaire pour s’imprégner pleinement de l’oeuvre, si toutefois vous n’arrivez pas à vous habituer à cette petite folie du réalisateur, il conviendra certainement de passer votre chemin. Les Parapluies de Cherbourg est un film « en-chanté », un opéra populaire directement inspiré des comédies musicales américaines des années 50, une peinture animée où les couleurs ont un rôle primordial. La preuve : tout le monde se souviendra encore longtemps de cette magnifique scène d’introduction où les parapluies dansent, se rencontrent et se séparent, formant un ballet orchestré d’une main de maître par Demy. Les couleurs sont vives, omniprésentes, presque agressives. Elles accrochent l’oeil et le captivent. Des murs de la ville de Cherbourg (qui n’est pas une ville spécialement colorée) aux papiers peints de l’appartement des Emery, les couleurs rappellent la large palette des émotions de la vie humaine. Les rayures font également partie du décor, les papiers peints en sont régulièrement recouverts et semblent vouloir nous signifier que les personnages, malgré l’univers coloré dans lequel ils vivent, sont enfermés dans une prison dorée dont les geôliers seraient les conventions sociales bourgeoises.

Attention Spoiler : si vous ne souhaitez pas découvrir dans les prochaines lignes la fin du film cliquez sur l’onglet « afficher la page précédente », on ne vous en voudra pas.

Après des velléités de mariage avec Guy et des lettres de moins en moins nombreuses Geneviève décide d’écouter sa mère. Un mariage avec le riche Rolland Cassard n’est pas une si mauvaise affaire après tout. Voilà Geneviève extraite de la classe moyenne ou de la petite bourgeoisie dont elle était issue pour désormais passer dans la grande. Guy, lui, rentre à Cherbourg et découvre qu’elle ne l’a pas attendu. Qu’à cela ne tienne. Après quelques moments d’errance, il se mariera avec une autre femme pour ensuite ouvrir une station service flambant neuve ou il rencontrera Catherine, embourgeoisée et froide comme la neige écrasée par les pneus de sa Mercedes. Elle semble troublée, gênée, lui pas vraiment. Il a passé l’éponge et ne souhaite plus la revoir. Cette scène déchirante de beauté (bien aidée par la musique quelque peu tire-larmes de Michel Legrand) dénote une certaine victoire du prolétariat sur la bourgeoisie. Il est heureux, elle, a cédé aux sirènes de la vie facile mais semble plus glaciale et olympienne que jamais. Froide, elle s’en va au volant de sa voiture de luxe, ressassant certainement l’histoire qu’elle aurait pu vivre avec son amour de jeunesse si elle n’avait fait ces choix irrémédiables.

Crédit photo © La Cinémathèque française

L’œuvre de Jacques Demy est bouleversante et parle à chacun de nous. C’est une histoire d’amour, une belle histoire d’amour terriblement ordinaire. C’en est presque tragique, sur fond de guerre d’Algérie (qui est un choix très fort en 1964), le réalisateur nous montre toute la faiblesse de ce sentiment face aux poids des mœurs et des conventions. Cet affect est fugace et ne s’accorde que rarement entre deux personnes de classes sociales différentes (à l’époque en tout cas). Un message triste et rempli de vérité dont la beauté du film ne fait que souligner la prégnance dans cette France pré-mai 1968.

Les parapluies de Cherbourg ont marqué plusieurs générations de spectateurs. Fort d’un succès critique et populaire immédiat, le film de Demy s’inscrit comme un monument du cinéma français et international, donnant lieu par la suite à de multiples reprises en comédies musicales à Broadway ou sur la scène londonienne. L’héritage qu’il a laissé a nourri bon nombre de réalisateurs contemporains, le plus récent étant certainement Damien Chazelle et son film La La Land, véritable hommage à Demy et au cinéma américain des années 50.