Faute d’amour : une BO blanche et mécanique composée « à l’aveugle »

Un unique accord, une tension progressive en ouverture et en clôture de Faute d’amour, film du cinéaste russe Andreï Zviaguintsev. Faute d’amour avait, cette année, fait sensation à Cannes et reçu le Prix du jury, la presse et les professionnels saluant alors « une musique hypnotique, conçue comme un élément clé du récit ». Ce sont les frères Evgueni et Sacha Galperine qui signent la BO de ce nouveau drame avec une musique expérimentale résultant d’une écriture blanche, crue, mécanique.

Une musique composée « à l’aveugle »

« C’est la première fois que je n’utilise pas de musique préexistante. Je souhaitais une partition hypnotique qui ne soit pas illustrative de l’image mais qui la complète », explique Evgueni Galperine, l’un des deux frères qui ont composé la partition du film de Zviaguintsev.

En effet, compte tenu des exigences d’Andreï Zviaguintsev qui ne souhaitait pas faire de la bande-son une simple illustration du film, les compositeurs ont dû se contenter d’un résumé de l’histoire et d’une conversation téléphonique avec le cinéaste, sans n’avoir pu entre-apercevoir aucune image, au préalable du film avant son montage final. « J’ai travaillé à l’aveugle pendant près de trois mois sans voir la moindre image », affirme Galperine.

Par conséquent, de façon assez paradoxale, c’est finalement le compositeur qui a dû se glisser lui-même dans la peau de parents qui perdent peu à peu leur humanité et leur enfant avec : celle de la mère odieuse vis-à-vis de son fils et celle du père absent et détruit par une orthodoxie castratrice. « Un seul accord de piano, lancinant, un seul rythme me semblaient parfaits pour faire comprendre la façon dont ils sont hantés par les pensées qui tournent dans leur tête », insiste-t-il.

Par exemple, pour composer le morceau « 11 Cycles of E », Evgueni Galperine explique qu’il s’est d’abord « imaginé ce qui pourrait se passer dans la tête des parents dont l’enfant a disparu et quand tout leur univers se résume à une seule idée : le retrouver. Une seule idée, donc une seule note, un seul accord, un seul rythme. Je me suis donc mis au travail pour voir si je pouvais faire une musique intéressante avec autant de restrictions et ça a donné au final 11 Cycles of E , le morceau phare du film : son générique de début et de fin. »

S’il n’a utilisé que quatre morceaux sur les neuf écrits par Sacha et Evgueni Gasperine, Andreï Zviaguintsev a été tellement emballé par son travail « qui se rapproche de la musique contemporaine en restant dans l’univers de [son] film » qu’il a produit tout un CD afin de permettre au public de les découvrir.

Une écriture musicale mécanique

Dans le film de Zviaguintsev, un accord, toujours le même, est répété en boucle, en crescendo, jusqu’à nous envahir la tête et nous engloutir tout entier. Est-ce que c’est la musique qui déverse dans notre corps cette mécanique incessante ? Est-ce que c’est son écho qui résonne en nous, de plus en plus fort, et se cogne contre les parois de notre cerveau sans parvenir à en trouver l’exit vert clignotant?

La musique des frères Gasperine n’accompagne pas le film de Zviaguintsev : elle entre en osmose avec lui, se love à l’image, fusionne avec l’écran, recrée l’angoisse de l’enfant laissé à lui-même, se mêle aux battements de coeur du spectateur, profile l’état de détresse de la mère et du père, se colle à la neige et se fige sous l’action du froid. La partition rappelle à la fois le temps qui passe, mélancolique comme un fleuve au cours ininterrompu, et le temps qui fuit, le tempus fugit, qui s’échappe, minute par minute, seconde par seconde, et qui semble murmurer, tout bas : « momento mori », « souviens-toi que tu vas mourir ». Une musique brute et mécanique comme les martèlements acharnés et réguliers d’un métronome que l’on aimerait détraquer, sans succès. Une musique de l’infructuosité des recherches menées pour retrouver l’enfant, parti, loin, faute d’attention, « faute d’amour ». Une musique qui rompt avec la fluidité : des anacoluthes, des fausses notes, des accrocs dans le texte musical, partout.

Une musique teintée de blanc

Toutefois, la bande-son n’est pas mimétique du film : au contraire, elle EST le film. La BO écrite par les frères Gasperine, autonome, donne elle-même sa couleur à Faute d’amour : le blanc. Une teinture blanche comme la morale incolore et infranchissable, comme une orthodoxie subie à l’extrême, comme une Russie contemporaine qui a perdu ses valeurs du partage, de la famille et du collectif pour la richesse, la trahison et le repli sur soi.

Le blanc de l’hiver, aussi. Un hiver des sentiments, tant à l’extérieur, dans la forêt glacée avec ses bouleaux recouverts de neige où l’on suspecte que le petit Aliocha aurait pu se réfugier, qu’à l’intérieur, au sein des relations humaines et dans les émotions les plus profondes des personnages du film : des statues de marbres égoïstes, cyniques et incapables de pleurer. La silhouette d’individus dénudés jusqu’à l’os ; le blanc d’une pureté réaliste, crépusculaire, spectral, presque clinique.

Parfois, la musique des frères Gasperine se fait plus lente, plus tragique, plus lisse, comme un océan qui retrouve tout son calme et sa passivité après la tempête, comme les silences qui espacent les appels dans la forêt gelée : « A-lio-cha ! A-lio-cha ! A-lio-cha ! », référence évidente à l’ « Aliocha » des Frères Karamazov. Parfois, une musique du silence aussi, signe de l’absence, de l’échec, de la rupture, familiale, communicationnelle, logique. Une musique qui ne cesse de se découdre et de se déconstruire comme un puzzle éphémère. Une musique qui emmêle et détruit les derniers liens qui existaient encore entre les personnages, pour n’en faire que des marionnettes de papier mâché, vidées de leur amour, de leurs espérances, de leur humanité.

La musique des Gasperine, c’est aussi une musique d’une certaine forme d’amour. Pas l’amour rouge et flamboyant du plaisir charnel ou du crime passionnel à la vengeance sanguinaire mériméenne. Non. Ici, leur musique est celle d’un amour blanc, fielleux ou indifférent, presque métallique, vidé de sa chaleur, à la fois froid comme la glace et incandescent comme un métal chauffé à blanc, de telle sorte qu’il devient inutilisable, voire dangereux.

« Нелюбовь » (prononcer « niélioubof »), titre original du film, signifie littéralement « nonamour » ; c’est l’amour qui préfère la violence silencieuse à la douceur, la mécanique toute réglée aux jeunes corps qui se cherchent encore, les mots crus et francs aux hésitations et aux pensées fragiles, l’incompréhension et la dispute à l’explication et au dialogue jusqu’au divorce, à la rupture. A la fin du film de Zviaguintsev, l’amour est mort.

Finalement, la partition composée par Sacha et Evgueni Galperine est celle d’une musique qui n’illustre pas mais qui fait chair avec le film de Zviaguintsev. C’est une musique qui témoigne aussi de l’expérience d’un cinéaste qui sait choisir les compositeurs appropriés pour dénoncer la Russie d’aujourd’hui, que ce soit Philip Glass pour « Elena » en 2011 et « Léviathan » en 2014 ou Arvo Pärt pour « The Banishment » en 2007.

A voir à tout prix, évidemment.

 Léonor Borella

Sources :

-http://www.lemonde.fr/cinema/article/2017/09/20/faute-d-amour-plongee-dans-l-hiver-dessentiments_5188212_3476.html

-https://www.franceinter.fr/cinema/faute-d-amour-d-andrey-zvyagintsev

-http://www.lefigaro.fr/cinema/2017/09/20/03002-20170920ARTFIG00003—faute-d-amour-undrame-bouleversant-de-la-russie-contemporaine.php

-https://www.cinezik.org/critiques/affcritique.php?titre=faute-damour

-http://www.20minutes.fr/cinema/2132191-20170920-video-faute-amour-film-extraordinaire-dontmusique-composee-aveugle

-http://ecrannoir.fr/blog/blog/2017/09/20/faute-damour-une-oeuvre-musicale-originale-pouraccompagner-le-film-dandrei-zviaguintsev/