Du sang sur la neige

Le mois prochain sort au cinéma le dernier film de Tarantino, The Hateful Height (Les 8 salopards en vf). Les premières images nous dévoilent un western enneigé à la sauce tarantinienne, c’est-à-dire bien sanglant. Intéressons nous donc à ce couple bien souvent réuni au cinéma : le sang et la neige.

  • Le sang et la neige, le rouge et le blanc

      La confrontation du sang et de la neige a pour première conséquence de mettre en contact du rouge et du blanc, il nous faut donc s’intéresser aux connotations associées à ces couleurs, et à la relation qui se joue entre elles. En Occident, jusqu’au Moyen Âge, le rouge est l’opposé du blanc. C’est l’apparition de l’imprimerie qui va changer ce paradigme en celui que nous connaissons, instaurant le couple blanc/noir comme l’opposition chromatique par excellence. Mais jusque-là,   blanc et rouge sont les couleurs les plus considérées et forment avec le noir une triade que l’on retrouve dans beaucoup de contes anciens : un petit chaperon rouge avec un petit pot de beurre blanc, qui croise un loup noir. Une femme blanche comme la neige qui mange une pomme rouge donnée par une sorcière noire. Un corbeau noir qui lâche un fromage blanc rattrapé par un renard rouge. Il y a une circulation entre ces trois couleurs, qui souvent associe le blanc à ce qui est propre, le noir à ce qui est sale, et le rouge à ce qui est coloré.

      Commençons par le rouge, qui a toujours été la couleur par excellence. Sa principale caractéristique est d’être, plus encore que les autres couleurs, profondément ambivalente et ce depuis les époques anciennes.  Il y a un bon et un mauvais rouge , et ce parce que le rouge provient de deux référents : le sang et le feu. Or, il existe un bon et un mauvais feu, tout comme un bon et un mauvais sang, quatre pôles donc entre lesquels navigue le rouge. Il existe le sang impur, et le sang versé par le christ pour racheter les péchés des hommes. Tout comme il existe le bon feu de l’esprit sain et la Pentecôte et le mauvais feu des flammes de l’enfer. On a donc un bon rouge associé au pouvoir, à  la beauté, à l’amour, à la fête, à la joie, à l’honneur, à la justice, à l’érotisme (qui tantôt est bon, tantôt est mauvais). Et un mauvais rouge associé aux crimes, à la colère, la perversion, au danger, la sexualité, aux prostitués, à l’enfer, à la honte, à la trahison, aux péchés en somme.

      Quant au blanc, il évoque au contraire la pureté, l’innocence, la propreté, la virginité, la pureté. Et ce parce qu’il est une couleur extrêmement difficile à fabriquer pour l’homme tandis que la nature produit des surfaces blanches immaculées. Dans le même temps, le blanc  a aussi des mauvais aspects : le blanc de la mort, de la peur, de l’isolement, particulièrement fort en Asie où le blanc est la couleur de la mort.

      Mais le plus intéressant est bien sûr d’associer ces deux couleurs pour produire des cocktails personnalisables selon le sujet de votre film, le sexe de votre personnage principal, ou encore votre envie d’être plus ou moins dégueu. On est parti.

      Le rouge sur le blanc peut renvoyer à la fois à la sexualité et à la violence. Les tons vifs du rouge sont intensifiés par le contraste avec le blanc. C’est également un contraste qui est souvent chargé sexuellement, renvoyant à la perte de la virginité, et aux gouttes de sang sur un drap blanc, mais beaucoup plus simplement surtout à l’association de la couleur de la pureté et de la virginité à celle de la sexualité et de la séduction. Le blanc sur rouge peut donc venir signifier un premier rapport, un passage dans le monde adulte ou dans un monde d’expert, comme celui des tueurs par exemple, c’est-à-dire à la métaphore du dépucelage en général. Il renvoie dans le même temps au mariage consommé mais aussi à la femme souillée. Mais ces deux pôles, la violence d’une part et la sexualité d’autre part peuvent également s’unir au sein d’un même film, d’une même scène. Voyons cela à travers quelques exemples.

  • Le sang sur la neige : une métaphore de la sexualité ou du dépucelage

      Le sang sur la neige nous renvoie souvent à une dimension sexuelle, et ce depuis au moins le Moyen Âge. Le texte Perceval le Galois de Chrétien de Troyes, adapté au cinéma par Eric Rohmer avec Fabrice Lucchini et Ariel Dombasle nous fournit une explication claire de la métaphore du sang sur la neige, la voilà en texte et en image (rapidement, ne vous inquiétez pas).

         Perceval est témoin d’une scène entre une oie et un aigle, scène qui l’absorbe complètement au point qu’il s’oublie lui-même.

« Et avant qu’il arrivât aux tentes, volait une troupe d’oies que la neige avait éblouies. Il les a vues et entendues, car elles étaient en fuite à cause d’un faucon qui arrivait à grand bruit derrière elles à toute allure, jusqu’à ce qu’il en trouvât une à sa portée qui était séparée des autres. Il l’a frappée et heurtée, si bien qu’il l’a abattue contre terre. Mais il était trop tard, il l’a laissée. Il ne voulut pas se lier et se joindre à elle. Alors Perceval se met à éperonner son cheval. Vers là où il avait vu le vol. L’oie était frappée au col. Elle saigna trois gouttes de sang qui se répandirent sur le blanc : on eût dit une couleur naturelle. L’oie n’a ni blessure ni douleur qui la retînt contre terre, pour qu’il pût arriver sur les lieux à temps : elle s’était envolée auparavant. Et Perceval vit foulée la neige qui s’était trouvée sous l’oie et le sang qui était encore visible. (…) car le sang et la neige rapprochés lui rappellent la fraîche couleur du visage de son amie. Il y pense tant qu’il s’oublie. »

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Perceval est hypnotisé par ces trois gouttes de sang sur la neige car elles lui révèlent la vérité de son désir. Est dit explicitement que ces trois gouttes lui rappelle son amie Blanchefleur décrite précédemment en ces termes « Et mieux lui allait au visage, le vermeil posé sur le blanc ». Si l’on reprend ce passage il apparaît évident que cette troupe d’oies est assimilé à une troupe de femmes, et Blanchefleur à l’oie isolée (Perceval rencontre Blanchefleur alors qu’elle est retenue prisonnière seule). Le faucon représente Perceval qui est un chasseur né. La vision fonctionne sur un renversement de la réalité : les oies éblouies renvoient à des femmes éblouissantes (Perceval ayant toujours été ébloui par les femmes), et les oies en fuites renvoient en réalité à la fuite du faucon c’est-à-dire à Perceval qui n’a jamais cessé de fuir les femmes, ne parvenant pas à accepter son désir. A l’issue de ce corps à corps, apparaissent trois gouttes de sang sur la neige, telles trois gouttes de sang sur la blancheur d’un drap. Henri Rey-Flaud dans son article «Le sang sur la neige : analyse d’une image-écran de Chrétien de Troyes »  nous explique que cette scène est « exemplaire de la structure du désir de Perceval : un désir qui ne peut se dire qu’à la condition d’être aussitôt barré et annulé ». Elle vient figurer  « le débat du désir et de l’interdiction ». Cette interdiction est due à une recommandation de sa mère en ce qui concerne les femmes au moment où Perceval la quitte « Le surplus, je vous le défends, s’il vous plaît de le laisser pour moi ». Dans cette phrase, la mère s’installe à la place des femmes, bouchant toute place pour toute autre femme. Le sang sur la neige ici est donc entièrement sexuel et sert à révéler son désir à un personnage.

  • Du sang sur la neige : la violence associée à la sexualité

      On constate également que la neige accompagne très souvent des moments de déchaînement de violence, apportant un contraste entre le calme qui ressort d’un paysage enneigé, et l’horreur d’un combat à mort, contraste ayant pour but de redoubler l’horreur de la violence vous l’aurez compris.

      Et en terme de sang sur la neige, Kill Bill nous fournit une scène plus que mémorable, duel final du volume 1, apothéose d’un mélange des cultures. On se la refait.

 

      En apparence, il n’y a que ce duel final du volume 1 qui s’attache à la thématique du sang sur la neige. Cependant avec Kill Bill, Tarantino réalise une réécriture d’un film japonais des années 70 nommé…. Lady Snowblood (Toshiya Fujita).

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Ce titre suffit à montrer comment le film se construit autour de l’opposition entre les deux éléments, mais plus largement sur le contraste chromatique entre le rouge et le blanc. Les clins d’œil à Lady Snowblood dans les deux volumes de Kill Bill sont plus que nombreux, et Tarantino fait même un réagencement de l’histoire de Yuki (l’heroine de Lady Snowblood) l’attribuant à divers personnages, mélangeant des éléments, s’inspirant fortement d’autres. L’importance de la thématique du sang sur la neige, s’étend donc bien au-delà de la scène du duel entre Uma Thurman et Lucy Liu, et imprègne les deux volumes.

               Lady Snowblood de Toshiya Fujita sort au cinéma en 1973. Lady Snowblood ou Yuki est une tueuse, entraînée pendant toute son enfance à devenir une arme vivante pour venger le reste de sa famille, des quatre criminels qui ont tué son père et son frère ainsi que violé sa mère qui meurt lorsqu’elle accouche de Yuki.  Le film débute sur la naissance de Yuki dans une prison japonaise où est enfermée sa mère (après avoir tué la première des 4 cibles). Il neige et toutes les femmes sont habillées en rouge sang. Cette naissance, un jour de neige, vient signifier ce nouvel espoir qu’est Yuki, associée à la pureté d’une nouvelle neige qui recouvre le passé. Cependant, la neige fond. De plus, la naissance de Yuki est associée à la mort de sa mère, mélange de pureté du nouveau-né et de la violence de la mort, repris par la forte présence des deux couleurs.

Le film est construit sur cette opposition chromatique. Le blanc, qui est celui de la neige et des vêtements de ses parents le jour du drame, est celui d’une pureté qui a été souillée par un crime irréparable. Rien ne rendra au blanc souillé sa pureté originelle. Le film se joue sur deux générations, où les enfants des criminels paieront le prix ou finiront le travail de leurs parents, héritant des blessures et fautes passées.   Or dans un duel final, le réalisateur prend le soin de mêler le drapeau japonais au carnage, drapeau qui tombe avec l’un des personnages ensanglantés. Alors que le drapeau japonais est censé représenter un soleil, dans le contexte du film il ne peut que faire penser à une tâche de sang sur la neige.

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C’est alors que la fiction du 19ème siècle rejoint la réalité du 20ème, et que le sort de tous les personnages semble associé à celui du Japon tout entier. Un pays qui continue à se construire sur les horreurs du passé (la 2nde guerre mondiale reste encore aujourd’hui tabou dans le pays), et où les générations héritent des peines de leurs ancêtres. La neige a dans le film cette propriété de recouvrir le monde, d’être tachée puis de fondre avant qu’une autre neige ne recouvre à nouveau la terre, autrement dit, elle symbolise la répétition de l’histoire, la boucle de vengeance dans laquelle sont enfermés les êtres humains qui ne peuvent que continuer à la tacher de sang de génération en génération suite à une sorte de péché originel.

Voyons maintenant comment Tarantino fait référence à Lady Snowblood dans Kill Bill.

Tout d’abord, il s’agit bien sûr dans les deux cas d’une histoire de vengeance, qui doit procéder étape par étape, et dans laquelle chaque cible correspond à un niveau de difficulté franchi menant jusqu’au sommet de la pyramide. Les quatre membres de chaque gang sont représentés visuellement de la même façon dans les deux films :

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Lady Snowblood

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Kill Bill

Voilà nos 8 criminels donc. Tarantino reprend le système de contre-plongée se plaçant du point de vue de la victime vêtue de blanc qui s’apprête ou a déjà été souillée de sang. En haut : la mère et le père de Yuki. En bas : Beatrix. On voit également que Tarantino a inversé les genres des criminels, de trois hommes et une femme on passe à trois femmes et un homme. Dans les deux cas, le chef de la bande n’est pas présent, dans les deux cas, il s’agit d’un homme.

 

Deuxièmement, Tarantino reprend l’histoire de Yuki et de sa mère, mélangeant les deux pour n’en faire qu’une qu’il prête au personnage de Lucy Liu, Oren Ishii.

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Yuki n’est pas encore née au moment du meurtre de son père et de son frère. Sa mère kidnappé par l’un des ravisseurs « qui voulait son corps », vit avec lui et finit par le tuer au lit. Emprisonnée à la suite de son meurtre, elle fera tout pour tomber enceinte d’un des gardes de la prison, pour avoir un enfant qui pourra finir la vengeance qu’elle a commencé, ne pouvant plus le faire elle-même, emprisonnée à vie. Quand à Lucy Liu, elle voit de ses propres yeux toute sa famille mourir et c’est elle qui assassinera le meurtrier de ses parents, également au lit. On retrouve ici les deux symboliques du rouge et du blanc qui se rejoigne : celle de la violence pure et simple, et celle de la sexualité, avec le viol dans un cas, et la pédophilie dans l’autre.

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Le meurtre commis par la mère de Yuki en photo dans Lady Snowblood

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Le meurtre commis par Oren Ishii version manga dans Kill Bill vol 1.

 

Troisième élément fondamental, Yuki et Beatrix passent toutes les deux par un entraînement intensif qui fait d’elles les meilleures. Alors que Yuki fait cet entraînement pendant son enfance, Beatrix le fait adulte. Dans les deux films on retrouve le personnage du maître :

13  14Maître Pei Mei dans Kill Bill et le maître de Yuki dans Lady Snowblood

15Vous constaterez comme moi que le maître de Yuki ressemble étrangement beaucoup à … Bill. On suit pendant quelques scènes l’entraînement de Yuki, cependant le moment qui correspond à un basculement dans son apprentissage est symbolisé par une scène de combat de sabre où soudainement Yuki se retrouve dénudée par un coup de katana de son maître. Une mise à nu qui associe cette étape à un dépucelage, moment charnière qui la fait rentrer dans le monde des adultes, des tueurs.

 

Je passe ici sur les autres similitudes entre les deux films qui sont indénombrables.

Revenons donc maintenant au duel tarantinien, et à Kill Bill en général. La scène débute alors que Beatrix vient de massacrer les Crazy 88s qui hurlent encore dans l’arrière-plan sonore. Elle se retrouve face à ces portes coulissantes. Lorsqu’elle les ouvre , c’est comme un rideau de théâtre qui nous fait rentrer dans la fiction. S’ouvre à nous une scène de fiction mythique, celle de Lady Snowblood. Ici il s’agit pour Tarantino de faire s’affronter deux figures asiatiques mythiques : Bruce Lee et Yuki. Cependant, l’histoire de Beatrix est très semblable à celle de Yuki, tout comme l’histoire du personnage de Lucy Liu qui en est presque la copie conforme. Se retrouvent donc face à face, deux femmes qui ont subi les mêmes horreurs, un même entraînement, et avec le même désir de vengeance, à la différence qu’Oren Ishii a déjà accomplie cette vengeance. Dans ce duel donc, le sang sur la neige a plus une valeur de décor culturel, qui nous permet de rentrer dans la fiction et moins son sens originel que l’on retrouve dans Lady Snowblood, celui d’une femme, d’une famille, d’un pays, souillés par des atrocités. Une reprise du chinois Bruce Lee, une reprise de la japonaise Yuki, sur une version hispanisante de « Don’t let me be misunderstood » des Eagles, il s’agit pour Tarantino de mettre en scène un mélange des cultures.

Finalement, ce n’est donc pas dans ce duel que l’on retrouve le plus la métaphore sang/neige mais plus dans la seine d’ouverture, paradoxalement en noir et blanc, qui nous montre une mariée ensanglantée.

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      On retrouve l’opposition blanc/rouge, avec la connotation de la pureté du blanc d’autant plus renforcée qu’elle est amenée par une robe de mariée, symbole de virginité encore plus que la neige. Le choix du noir et blanc est intéressant : bien que l’on ne voit pas les couleurs, elles sont représentées par des objets auxquels on ne peut qu’associer le rouge et le blanc : une robe de mariée et du sang. Le sens que l’on accorde au blanc et au rouge est donc tout de même présent même si les deux couleurs ne sont pas physiquement présentes.

  • Du sang sur la neige : une violence animale

Certains films au contraire évacuent la dimension sexuelle de la métaphore pour se concentrer sur l’expression d’une violence presque animale. C’est le cas de Fargo des frères Cohen, sorti en 1996 ainsi que de la série du même nom qu’ils produisent depuis 2014.

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Fargo 1996

Principal

Fargo 2014

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Fargo 1996

     Le film ainsi que la série sont construits sur le couple sang/neige. On y retrouve la neige comme un élément isolant, comme si la ville était tout à fait coupée du reste du monde. En résulte une angoisse qui est le pendant négatif de la neige : l’isolement, l’enfermement, la peur, on est face à un blanc qui rend fou (que l’on retrouve dans des films comiques comme The Groundhog day, où Bill Murray est coincée dans la même ville à cause de la neige, ou moins comique comme dans The Shining). Fargo est donc isolée du reste des États-Unis, et semble donc obéir à ses propres lois, ajoutant à l’étrangeté du climat.

Dans Fargo, on se retrouve face à une opposition entre la nature et l’homme. La nature est du côté de ce blanc immaculé, invariable et infini qui semble indifférent à la vie humaine. Vie humaine qui est du côté du rouge, de la violence, de la folie. Peu importe le déchaînement de la violence humaine, la nature à Fargo, reste invariablement blanche. Et c’est ce côté immuable qui rend fou. Finalement le blanc tend du côté de la mort, de ce qui ne change pas, quand le rouge est du côté de la vie, de l’être humain. On a dans le même temps un être humain qui est ramené à son animalité, ce qui est particulièrement visible avec la première photo qui représente Steve Buscemi dans le film de 1996.

  • Le sang sur la neige : les reprises de la métaphore à travers des éléments différents

On se retrouve enfin parfois face à des films qui utilisent la métaphore du sang sur la neige sans pour autant présenter les deux éléments mais en jouant plus sur l’opposition chromatique blanc/rouge.

> Le bal des vampires de Roman Polanski

Le bal des vampires de Polanski en est un exemple frappant. Deux chasseurs de vampires se retrouvent au fin fond de la Transylvanie enneigée. Polanski joue lui-même l’un d’entre eux et doit faire face à toute une société de vampires qui kidnappent la femme qu’il aime, Sharon Tate. Tout le film se déroule dans cette atmosphère de neige, voilà pour le blanc. Et Sharon Tate, teinte en rousse pour l’occasion, se fait enlever par les vampires qui lui font porter une robe rouge sang.

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Sharon Tate dans Le bal des Vampires

L’opposition rouge/blanc est utilisée dans une scène clef, celle de l’enlèvement de Sharon Tate. Elle se trouve alors dans son bain, remplie d’une mousse tout à fait neigeuse, ses cheveux tranchent alors dans le blanc. Cependant, un vampire l’observe depuis le velux, le personnage s’en rend compte alors que des flocons de neige commencent à tomber depuis la fenêtre ouverte. La neige rejoint la mousse, le vampire s’apprête à entrer pour l’enlever. Sharon Tate représente bien sûr l’objet du désir ultime, convoité à la fois par les vampires, et par le  chasseur de vampire interprété par Polanski. Elle est comme une personnification du sang, toute de rouge vêtue, sorte de grosse goutte de sang sur pattes. Le sang ici est envisagée dans sa dimension sexuelle, associée au désir, à la vie, convoité par les vampires certes mais aussi par les Hommes

> Old boy de Park Chan-Wook

[SPOILER] Le procédé de la femme vêtue de rouge représentant un objet du désir est également utilisé dans la scène de fin d’Old Boy.

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     Le personnage principal y retrouve la femme qu’il aime dans une forêt enneigée. Or cette femme qu’il aime, il vient de l’apprendre, est en fait sa fille. Dans cette scène le rouge s’associe au blanc encore dans sa dimension sexuelle bien sûr, mais pas seulement. S’y ajoute la violence de la situation dûe à l’horreur de l’inceste, le rouge retrouve donc ces deux dimensions. On se retrouve face à un amour qui mène à la mort et à la folie.

> Django unchained,Tarantino

Mais il arrive aussi que ce soit la neige qui soit remplacée par un autre élément taché de sang. C’est par exemple le cas dans Django, ce qui nous permettra de finir comme l’on a commencé, avec Tarantino.

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     Dans cette scène, ce sont les cotons des plantations qui se retrouvent tachés de sang. Dans ce cadre, le blanc se retrouve chargé d’une nouvelle dimension. Dans le contexte sudiste américain, le blanc est bien sûr la couleur la plus belle, celles que préfèrent les propriétaires, c’est la couleur de la peau de Scarlett O’hara, celle du Magnolia, la fleur totem des Etats du sud, et surtout « l’opposé » de la couleur de peau des esclaves. Le blanc est donc chargé des connotations raciales du contexte esclavagiste. Le rouge qui se répand sur ce blanc immaculé vient surtout rétablir physiquement la vérité de la situation, c’est-à-dire des propriétaires qui ne sont absolument pas tout blanc mais taché du sang de leurs victimes.

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     Le sang sur la neige est donc une métaphore à la fois de la violence et de la sexualité, deux pôles parfois entremêlés, parfois séparés. S’ajoute à ces deux pôles, une importante dose d’étrangeté conférée par la neige, qui instaure un climat où la folie n’est jamais loin. Des thèmes qui nous font penser au Festival du film fantastique d’Avoriaz qui de 1973 à 1993 a fait se réunir dans un paysage enneigé tout le gratin du cinéma Hollywoodien. La neige et le fantastique se mariant à merveille grâce aux connotations négatives de la neige. Un festival qui a récompensé des réalisateurs aujourd’hui incontournables qui étaient alors à l’aube de leur carrière, on compte parmi les lauréats Duel (Spielberg), Phantom of the paradise et Carrie au bal du diable (De Palma), Blue Velvet et Elephant man(Lynch), ou encore Mad Max 2 (George Miller) et Terminator (James Cameron). Si vous voulez en savoir plus sur ce festival mythique je vous conseille ce documentaire de Julien Dunand et Gildas Houdebine intitulé Du sang sur la neige. Bon visionnage.

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Cannelle Favier