Bernard Bénoliel, directeur de l’action culturelle à la Cinémathèque française.

Cinépsis a interviewé Bernard Bénoliel, directeur de l’action culturelle et éducative à la Cinémathèque française, pour vous faire découvrir le parcours d’un homme et le fonctionnement d’une grande institution culturelle dédiée au cinéma. Il nous parle ici de son métier, de sa passion, de la Cinémathèque, au passé et au présent, ainsi que de nombreux cinéastes, de Wes Anderson à Frank Capra.

  • Raconter moi un peu votre parcours. Comment êtes-vous devenu directeur de l’action culturelle à la Cinémathèque ?

Par hasard et détermination. Je n’ai pas fait d’études qui mènent au cinéma mais j’ai toujours eu un intérêt pour le cinéma sans vouloir faire des films. Je me suis toujours senti comme un spectateur actifs, mais sans volonté de réalisation. Mon cursus ne mène donc pas au cinéma mais l’envie d’avoir un rapport actif avec le cinéma ne m’a jamais quitté.

Après le bac j’ai fait une hypokhâgne, une licence d’histoire et j’ai passé le concours d’entrée à Sciences-Po. Après Science Po, sachant uniquement ce que je ne voulais pas faire, j’ai envoyé des candidatures spontanées aux revues de cinéma qui m’intéressaient. La seule réponse que j’ai eue fut celle de La Revue du Cinéma pour un stage non rémunéré où il s’agissait de classer les photos à la photothèque. Au grand désespoir de mes parents j’ai accepté (rires). Au fil de mon stage j’ai sympathisé avec les rédacteurs et j’ai commencé à faire comme eux, c’est-à-dire à écrire des critiques de films, des papiers longs, etc. Une fois que j’ai eu quelques textes en main que je trouvais présentables je les ai montrés, et ils ont visiblement plu puisque le rédacteur en chef m’a laissé une chance, et c’est comme ça que j’ai commencé à écrire pour La Revue du Cinéma. En commençant à écrire j’ai sympathisé avec de plus en plus de rédacteurs et parmi eux il y avait Jean François Rauger, actuellement directeur de la programmation à la Cinémathèque, qui venait d’y entrer. Il réorganisait un service et m’en a parlé. Un poste se libérait et il me l’a proposé. Alors d’abord je me suis évanouit, et ensuite je me suis réveillé et j’ai dit oui. Pour moi, dans le rapport au cinéma, il y avait deux étoiles inaccessibles : Les Cahiers du Cinéma et la Cinémathèque. La Cinémathèque me paraissait un lieu idéal, ce qui est difficile à comprendre maintenant, car c’était là où on pouvait enfin accéder aux images qu’on voulait voir parce qu’elles y étaient. Au début des années 1980 voir un film était très compliqué, on n’avait pas la même accessibilité aux images et aux films. On voyait les films à travers les images dans les revues, les cassettes, etc. mais tous les films n’étaient pas disponibles et certains restaient extrêmement mystérieux. C’est pour cela que la Cinémathèque était pour moi comme un phare dans la nuit. J’ai donc passé un entretien Dominique Païni, directeur de la Cinémathèque à l’époque, et qui avait un projet de rénovation après des années compliquées.

J’ai commencé à travailler au fort de Saint Cyr où étaient stocké les collections films de la Cinémathèque. En 1992 on ne parlait pas encore de numérique, il y avait uniquement les anciens fonds et les nouveaux dépôts. Les anciens fonds étaient traités dans le cadre du « plan nitrate », c’est-à-dire qu’il fallait reporter sur un support de sécurité les films qui étaient sur pellicule inflammable. Pendant 4 ans j’ai donc travaillé à inventorier, avec une équipe de quatre, les collections de la Cinémathèque en mettant les films par ordre alphabétique sur table de montage pour les identifier et les classer. Ça a été une période cruciale pour moi car elle m’a donné accès à une histoire du cinéma décomplexée et sous toutes ses formes.

A la fin des années 90 j’ai commencé à m’occuper de la diffusion culturelle. C’est la porte d’entrée pour des archives d’autres cinémathèques, des festivals à la recherche de supports pour leur propre programmation, etc. L’enjeu est donc de voir comment la cinémathèque peut aider ces lieux, en France ou à l’étranger, à accomplir leur programmation. Quand la Cinémathèque à déménager à Bercy, Serge Toubiana (directeur actuel de la Cinémathèque) a crée ce qu’on appelle aujourd’hui l’action culturelle. Aujourd’hui je travaille donc à la direction de l’action culturelle et éducative.

  • En quoi consiste votre métier ?

Les grandes missions de la Cinémathèque sont avant tout de conserver les films et les montrer à travers des projections ou des expositions. Projeter et exposer favorise la venue et la présence d’acteurs différents (cinéastes, acteurs, directeurs de la photo, etc.). L’idée de l’action culturelle a donc été de faire quelque chose de la parole des cinéastes dans les murs de la Cinémathèque. Lorsqu’un cinéaste est invité on se demande comment on va organiser des leçons de cinéma autour de lui, de quel type, avec qui, etc. La direction culturelle repose donc sur la mise en scène de la parole en publique à travers des leçons de cinéma, des dialogues, des tables rondes, il s’agit de faire entendre une parole en rapport avec la projection ou l’exposition. La direction culturelle c’est aussi un effort d’explication, de transmission, d’initiation, d’éducation et donc tout un programme de conférences en fonction des rétrospectives. La question est de savoir quels sujets, quels conférenciers, quelle forme et quel moment va-t-on choisir. Si l’action culturelle s’adresse surtout à un public adulte et individuel, l’action éducative s’adresse quant à elle d’avantage à un public plus jeune, composé d’enfants, d’adolescents, de jeunes adultes, voire d’enseignants, de formateurs et d’éducateurs. Le service pédagogique qui fait partie de l’action culturelle organise de ce fait d’autres activités : des ateliers théoriques et pratiques pour initier les enfants à la photo ou au montage par exemple. Il y a également une programmation jeune public à des horaires spécifiques, mais ouverts à tous les publics. On organise également des formations de deux jours sur un sujet précis avec des invités et des conférences pour des académies, des classes ou des enseignants.

L’action culturelle consiste donc à organiser et faire entendre une parole pour faire comprendre tout ce qui est possible du cinéma dans sa technique comme dans sa pratique, dans son histoire comme dans son esthétique. Avec les moyens d’aujourd’hui, quand on organise une conférence par exemple, tout est filmé soit par la Cinémathèque soit par Arte (avec qui nous avons un partenariat) dans le cas des grands invités. Tout cela est filmé, monté et diffusé sur la site de la Cinémathèque. L’idée de l’action culturelle et éducative est d’aller au bout du geste : initier une action, l’organiser et la diffuser. On fabrique nous-même notre propre collection, celle de nos actions.

  • Comment choisissez-vous les activités qui sont menées par rapport à la programmation ?

Tout dépend et découle de la direction de la programmation et de la direction générale. Les principales orientations dépendent du directeur de la programmation, ses choix sont discutés avec le directeur général et moi, on élabore alors ce que pourrait être leur(s) déclinaison(s) culturelle. Il s’agit dès lors d’entrer en contact avec le cinéaste pour élaborer cette offre. Par exemple, avec la rétrospective sur Frank Capra, on a décidé d’organiser deux conférences. La rétrospective peut avoir une fréquentation à la fois de cinéphiles aguerris et de cinéphiles qui viennent découvrir Capra. L’enjeu est de leur donner les clés pour comprendre la rétrospective et la suivre avec le plus d’envie possible. La première conférence aura lieu le lendemain de l’ouverture et s’intitulera « Qui êtes-vous Frank Capra ? ». Elle a pour but de délivrer les grands repères sur la vie du cinéaste, ses films, leurs réceptions, leur contextualisation, etc. Au sein des conférences didactiques, j’accorde une place très importante à l’analyse de séquences. Ces analyses poussent plus loin la parole du conférencier et permettent de comprendre ce qu’on peut tirer d’une analyse d’extrait. En comprenant les enjeux d’une partie, on comprend beaucoup du tout. Je crois beaucoup en ce type d’analyses qui ont à la fois une visée didactique et esthétique. La deuxième conférence sera concentrée sur un seul film de Capra, La Vie est Belle, car dans certaines filmographies, il y a des films présents dans la mémoire collective et la conscience populaire, comme 2001 : L’Odyssée de l’Espace de Kubrick par exemple. La Vie est Belle, peut-être moins connu du public français mais connu de tous les américains, est film à la fois connu de tous et pourtant mystérieux. J’ai donc demandé à Jean-François (directeur de la programmation) de faire une conférence uniquement sur ce film pour nous faire comprendre en quoi ce film est une grande matrice du cinéma.

  • Comment s’organise le travail à la Cinémathèque ?

Par son histoire, la Cinémathèque est la plus peuplée du monde. 200 personnes y travaillent, tous postes confondus. On conserve vraiment tout ce qui fait partie du cinéma : scénarios, photos, affiches, maquettes, appareils, etc. Nous sommes nombreux dans ce travail de collecte et de mise à disposition, divisés en départements. L’action culturelle se met largement en relation avec les autres départements car par nature nous avons une vocation transversale. C’est cette transversalité qui caractérise l’action culturelle et éducative. Je travaille donc principalement avec la programmation, le service des expositions, le service juridique, le web, le service des publics et la régie.

  • La Cinémathèque vient d’annoncer le Festival « Toute la mémoire du monde » en mars 2017 avec la présence de Wes Anderson comme invité d’honneur, il aura par ailleurs carte blanche. Comment avez-vous organisé ça ?

Pauline de Raymond organise le festival « Toute la mémoire du monde » au sein de la programmation. Elle peut s’appuyer sur les forces de frappes de la programmation, le dialogue avec directeur général et le directeur de la programmation, et ensemble ils bâtissent une programmation. Wes Anderson nous intéressait par rapport au festival à forte dimension mémorielle, car Anderson symbolise à la fois une forme de modernité et un rapport à l’histoire du cinéma. Ses films portent la tracent d’une conscience de l’histoire du cinéma. Il y avait également un avantage pratique : nous espérions profiter de sa présence à Paris, car il est très souvent entre les États-Unis et la France. On l’a contacté et il a finalement dit oui. Nous avons également un autre grand avantage qui est celui d’avoir un président cinéaste. Costa-Gravas, en tant que président, il est un cinéaste qui a une très grande aura auprès des cinéastes français et surtout étrangers. Il est une référence pour des réalisateurs comme Spielberg ou Michael Mann grâce à Z et L’Aveu. Pour beaucoup de cinéastes, ses films sont un symbole et un sommet de courage politique au cinéma. Ces films les ont marqués et donc son nom n’est pas inconnu aux cinéastes à qui il s’adresse. C’est donc grâce à la notoriété de la Cinémathèque et celle de Costa-Gravas que l’on arrive à avoir de nombreux cinéastes. Il faut savoir que leur but est de faire des films et non de répondre à des questions. Il faut leur faire comprendre qu’un hommage n’est pas un enterrement, mais une étape pour eux, un moment de réflexion. Dans une relation de parole, ils peuvent trouver des réponses à des questions qu’ils se posent. Par exemple, l’année dernière lorsqu’on a proposé une rétrospective à Mathieu Amalric il a d’abord refusé. Quand on a réussi à le convaincre, en lui expliquant quelle implication on souhaitait de lui et pourquoi ça ne serait pas un enterrement, il nous a dit « si vous me faites ce coup là je vais venir avec ma bande ». Il s’est pris au jeu, il est venu avec sa bande 10 ou 15 fois à la rencontre du public et à chaque fois il a mis en avant quelqu’un d’autre. Il a montré une véritable chaîne de production, en présentant aussi bien son assistante-réalisatrice, un acteur ou un monteur son. On se trouvait à chaque fois dans des configurations différentes dont il était le point commun. Il s’est beaucoup servi de sa rétrospective pour faire entendre d’autres personnes qui contribuent à ce travail collectif qu’est la réalisation des films signés Mathieu Amalric.

  • Jouez-vous un rôle dans le choix et à l’élaboration des expositions ou des cycles ?

Pas tellement sur les expositions car elles rassemblent d’autres enjeux, je n’ai pas de pouvoir décisionnaire. Je participe à l’orientation générale, et comment prolonger les propositions. Je suis chargé d’animer la chambre d’écho de nos propositions. Moi mon boulot c’est haut-parleur (rires).