B.O. de la semaine : LOLITA d’Adrian Lyne (1997)

« A paradise: whose skies with the color of hell flames, but a paradise still. » (Lolita, Nabokov, 1955) « Un paradis, au ciel de la couleur des flammes de l’enfer, mais un paradis tout de même. »

Mettre à l’écran un classique de la littérature est une tâche risquée. Elle l’est encore d’avantage lorsque l’adaptation qui l’a précédée est signée de la main d’un maître incontesté du cinéma, à savoir Stanley Kubrick. Pourtant, l’adaptation d’Adrian Lyne est une œuvre d’art à part entière. Un cocktail imagé et musical réussi. Adrian Lyne fait le choix délibéré du monstre musical en confiant sa bande-originale à Ennio Morricone. Compositeur de b.o. de plus 500 films et programmes télévisés, il a été récompensé d’un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa carrière en 2016. Si Lolita est un opus à la psychologie complexe, il est également sublimé avec justesse par sa bande-originale à cordes.

 

Ce qui fait la force du roman de Nabokov, et de ses interprétations cinématographiques, c’est d’abord son thème polémique : la relation à caractère sexuel entre un professeur de littérature, Humbert Humbert et une jeune fille de douze ans, Dolores Haze, qu’il surnomme « Lolita ». L’intrigue est la suivante : alors qu’Humbert cherche à se rapprocher de l’université de Ramsdale où il vient d’obtenir une chaire, il contacte Charlotte Haze, une jeune veuve, et s’en va visiter la chambre qu’elle propose de lui louer. Il fait alors la rencontre de Dolores dont il tombe instantanément amoureux fou, allant jusqu’à épouser sa mère pour pouvoir rester à proximité de celle qu’il convoite honteusement. La disparition de Charlotte Haze lui fait entreprendre un road trip torturé avec sa belle-fille pré-adolescente.

Quand la musique adoucie les mœurs

Lorsque Nabokov ne laissait pas d’ambiguïté sur la perversité de son personnage, Adrian Lyne nous prend au jeu et nous fait tomber, malgré nous, sous le charme de Lolita. La scène de la rencontre dans le jardin des Haze est particulièrement marquante. Lolita est nonchalamment allongée dans l’herbe, trempée. Elle feuillète les pages d’un magazine et reluque les portraits de ses idoles, tandis que le cadre idyllique lui prodigue une aura préraphaélite. Ennie Morricone raconte dans une interview « Avec ma musique, je n’avais qu’à suivre les intentions du réalisateur, pour faire de Lolita une histoire d’amour sincère et réciproque, malgré la pureté et la naïveté malicieuse de la jeune adolescente ». La musique nous donne la grille de lecture, nous dicte les élans amoureux qu’elle doit susciter en nous. Et la magie cinématographique opère. Le spectateur oublie qu’il assiste au fantasme d’un quarantenaire pédophile.

 

Le sublime et l’inceste

La bande-son, elle, prend des teintes dissonantes au fur et à mesure que Lolita s’éloigne d’Humbert. Le spectateur réalise que celle-ci n’était peut-être qu’une captive apeurée. Pourtant, notre cœur se brise aussi de cette Lolita qui nous échappe. Les notes se font pressantes, les bruits sourds se succèdent et l’angoisse prend le pas sur la musique d’ambiance à mesure que le monde d’Humbert s’effondre. Pour finalement prendre sur un air apaisant et nostalgique, une mélodie mi-aérienne mi-stridente. Elle se veut cathartique, à la manière de l’œuvre elle-même, qui est une ode à la sensualité aussi touchante que dérangeante. Lolita est une pure œuvre de fiction dans son sens étymologique : « fictio », venant du verbe « fingo-ere » qui signifie « imaginer, forger de toutes pièces » et « feindre ». Le spectateur ne saura jamais à quel point il aura été manipulé, laissant de coté ses principes moraux pour accepter, un temps seulement, l’interdit. Le film n’a pas eu le succès escompté, la b.o. Morricone n’a pas reçue de nomination et l’actrice qui jouait Lolita n’a pas fait de grande carrière cinématographique. Pourtant, cette adaptation aura le mérite d’un traitement original du conte de Nabokov en grande partie grâce à Morricone qui est parvenu avec sensibilité à sublimer l’intraduisible. L’image et la mélodie se mêlent, tanguant entre euphorie et déplaisir, mais ne nous laissent, et ce jusqu’à la dernière seconde, jamais indifférents.

Alice Pasche

 

SOURCES :

senseofcinema.com, « On the Subjective Æsthetic of Adrian Lyne’s Lolita », Michael Da Silva, septembre 2009
cinezik.org, « LOLITA (1997) », 2 septembre 2015
liberation.fr, « Adrian Lyne transforme l’héroïne de Nabokov en pimbêche de Sitcom. Lolita ne méritait pas ça », Didier Péron, 14 janvier 1998
Lolita – Nabokov (1955)